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Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
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PAGES D'HISTOIRE & " Sacrée vérité " - (sommaire)
BEYROUTH 1982 - 1984 " Souvenirs ou mirages "
 

Par un membre de l'Amicale
                                                       

Le film des événements :


Année 1982 :
- 6 juin : Israël déclenche l’opération « Paix en Galilée »,
- 3 août : Béchir Gemayel (34 ans) est élu Président de la République du Liban,
- du 22 août au 23 septembre : les troupes syriennes et palestiniennes évacuent Beyrouth. Le départ de L’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) est surveillé par une force multinationale d’interposition (France, Etats-Unis, Italie, Grande- Bretagne),
- 14 septembre : le Président Gemayel est assassiné,
- du 15 au 17 septembre : des commandos de diverses milices pénètrent dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila (environ 1500 tués),
- 23 septembre : élu 4 jours avant, Amine Gemayel (40 ans) frère de Béchir, est officiellement nommé Président de son pays,
- 24 septembre : une nouvelle force multinationale de sécurité est créée. Avec les forces des mêmes nations, elle remplace la force d’interposition repliée après l’évacuation de la Syrie et de l’OLP de Beyrouth,
- 11 novembre : une camionnette piégée est dirigée contre le PC de Tsahal à Tyr (76 tués),
- de noël 1982 au 1er janvier 1983 : des négociations interconfessionnelles aboutissent à l’échange d’environ 150 otages de toutes tendances.

Année 1983 :
- 8 avril : une camionnette piégée détruit l’ambassade des Etats-Unis et anéantit l’état-major régional de la CIA en cours de réunion (63 tués),
- 17 mai : sous caution américaine, Israël et le Liban signent un traité de paix,
- fin août, début septembre : Tsahal évacue le Chouf (région séculaire de peuplement mixte chrétien maronite et druze),
- 4 septembre : début de la guerre du Chouf, la milice de Walid Joumblatt massacre environ 1500 chrétiens.145 000 libanais se réfugient en zone chrétienne, entre Byblos et Beyrouth,
- 7 septembre : Un de mes amis de longue date, officier à l’état-major des forces françaises, est tué par un tir d’artillerie d’une faction des forces libanaises. J’avais déjeuné avec lui, peu de jours avant, lors de  son arrivée à son nouveau poste.
- 23 octobre : le PC américain de l’aéroport de Beyrouth est détruit par un camion piégé (241 marines tués). A la même heure une action semblable est menée contre le poste français Drakkar (58 parachutistes du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes tués),
- 4 novembre : nouvel attentat à Tyr contre le PC israélien (62 tués dont 30 israéliens),
- 20 décembre : Yasser Arafat revenu à Tripoli et 4000 palestiniens sont évacués sous la protection de l’ONU et sous la pression des milices sunnites locales et de l’armée syrienne.

Année 1984 :
- 6 au 14 février : prise de contrôle de Beyrouth-Ouest et de l’axe Ain-Ksour Damour par les milices de Nabi Berri (Amal) et de Walid Joumblatt (PSP), le Liban Sud est à nouveau isolé du reste du pays,
- 26 février : le détachement américain de la force multinationale de sécurité embarque sur ses bâtiments.les italiens et les britanniques se sont déjà repliés,
- 5 mars : le Liban dénonce le traité de paix conclu avec Israël,
fin mars : 81 casques blancs (observateurs) remplacent le détachement français.

Ambiance :
   -les évènements les plus marquants de la longue guerre civile et étrangère qui a ensanglanté le Liban sont rappelés ci-dessus pour la seule période allant de Juin 1982 à mars 1984.Ils ont souvent fait « la une des médias » en France même. Ils se sont déroulés dans une ambiance générale d’affrontements permanents entre milices libanaises, d’explosions quasi hebdomadaires de véhicules piégés, d’interventions de nombreux services spéciaux, de prises d’otages le plus souvent entre libanais………
Dans ce pays d’à peine 10 500 km² ont fleuri tous les conflits possibles et imaginables mettant en cause le bloc de l’Est, l’Occident, les pays du monde arabe (particulièrement la Syrie), Israël, les différentes composantes de l’OLP, les confessions libanaises, les nationalismes kurde et arménien, les fondamentalismes religieux, les vengeances locales, les rackets des communautés libanaises étendues à leurs diasporas……..et enfin le terrorisme local et international.
Le peuple libanais a subi les pires violences. Le fossé creusé entre les communautés n’a pas cessé de s’élargir et les rancunes de s’amplifier. Les appétits individuels se sont exacerbés engendrant une multitude de roitelets régnant sur un quartier, un village, une région…..Et malgré tout cela, une volonté extraordinaire de survie n’a cessé de se manifester, aussi bien dans les actes individuels de la vie de tous les jours que dans la recherche « de solutions négociées » à tous les niveaux, en ne rompant jamais entre protagonistes (adversaires ?).
J’imagine difficilement que cette terre, tant aimée des dieux, soit capable d’engendrer une telle instabilité, avec des retournements spectaculaires de situation sur des périodes aussi courtes. Ainsi, la Syrie, malgré ses deux mille conseillers militaires soviétiques, battue et humiliée en juin 1982 revient la tête haute sur l’échiquier vingt et un mois plus tard et reprend sa place au Liban, celle là même concédée par le Président Sarkis à la demande du chef des Kataëbs, Pierre Gemayel pour défendre le réduit chrétien contre une offensive palestinienne.

Le poste :
   Les assassinats de notre Ambassadeur, Louis Delamare, le 4 septembre 1981, de deux employés de l’ambassade le 15 avril 1982 et l’explosion d’une voiture piégée dans l’annexe de l’ambassade le 24 mai faisant 11 tués ont pour cause la présence française trop active au Liban devenue intolérable pour la Syrie qui a toujours considéré ce pays comme une de ses provinces. Ces exactions conduisent la Direction Générale de la Sécurité Extérieure à élargir son dispositif en créant un nouveau poste plus particulièrement chargé de la lutte antiterroriste…..et des ingérences extérieures.
C’est ainsi qu’un beau matin, un ange annonciateur me propose ce nouvel horizon : départ dans 48 heures ....je temporise, voulant consulter mon épouse avant de donner mon accord. En fait je dispose d’une petite semaine de préparation, faire le tour complet des intervenants locaux et régionaux et piocher dans une multitude de dossiers concernant mes futurs agents et correspondants. Il me faut tout retenir car il n’est pas question d’emmener le moindre document…….Mais de fait, je suis loin d’imaginer ce qui m’attend ! Rassurez vous, je ne vous raconterais pas tout….déontologie exige…mais ce que vous lirez est bien réel.
Un matin de juin, pour une durée inconnue, alourdi de mon nouveau savoir et de deux valises, je pars pour Chypre via Londres, l’aéroport de Beyrouth étant fermé. A Larnaca, c’est avec difficultés que j’établis le contact avec « l’armateur » chargé de me faire rejoindre Jounieh. Le soir, première surprise, j’embarque sur une barge de débarquement datant du dernier conflit mondial qui continue une nouvelle carrière vouée à la croisière sous contrôle des forces libanaises(FL). La traversée se fait en compagnie d’environ deux cents libanais qui rentrent au pays avec l’espoir d’une amélioration de la situation. Pendant toute la nuit, allongé sur un lit de camp, j’essaye en vain de décrypter le futur dans les constellations dont j’ai oublié le nom….Au lever du jour, une vedette israélienne nous intercepte en vue du port de Jounieh pour vérifier la « cargaison » garantie sûre par les FL. La mise dans l’ambiance ne manque pas de piquant.
Deux ans plus tard l’aérodrome de Beyrouth encore fermé, je rentre au pays avec trois valises, sur le même itinéraire qu’à l’aller. Mais à Jounieh, j’embarque sur un paquebot de croisière doté d’un casino et ne mettant que cinq heures pour effectuer la traversée.
Ouf, enfin débarqué, je m’installe provisoirement à l’hôtel : simultanément je dois commencer ma mission, prises de contacts, et rechercher « une base » discrète équipée d’un téléphone et d’un télex (ce qui n’est pas rare au Liban où « tout le monde » fait du commerce en tout genre…). Pendant cette attente, mon radio, logé à la même enseigne, tous les soirs déploie son antenne sur la terrasse afin d’assurer nos liaisons. Nous passons ainsi des nuits à décoder et encoder le courrier qui devient de plus en plus abondant au fil des reprises de contact, et des impatiences de la centrale. Une fois les informations exploitées, il est indispensable de tout faire disparaitre : pour nos brouillons, « hachés menu », les toilettes conviennent parfaitement ?
De fait le poste est amené à remplir les trois activités de la centrale, renseignement, contre-espionnage et service action dans une position très ambiguë : tantôt clandestine, tantôt officieuse, tantôt même très discrètement officielle. Comme tout chef de poste je dispose de sources en mesure de satisfaire nos besoins en renseignements, mais je dois aussi en recruter de nouvelles : elles doivent être traitées avec la plus grande prudence et la plus grande discrétion, et surtout ne pas être révélées par des «  bavardages inutiles »avec nos contacts officieux ou officiels .Des circonstances favorables me permettent de faire désigner par les autorités , l’une d’entre elles, comme mon correspondant officiel : les contacts dès lors ne posent plus de problème, et j’ai la primeur des renseignements.
Par la suite, renforcés en personnel, nous réussissons à établir le contact et à le maintenir soit directement soit de façon indirecte avec la quasi-totalité des services de sécurité des principales milices opérant depuis Beyrouth et Tripoli. Mais nous devons toujours être très circonspects, et ne jamais susciter le moindre soupçon auprès de nos sources ou dans leur entourage (les conséquences pour les uns ou pour les autres ne peuvent être que fatales).C’est ainsi que dans des conditions très strictes, dignes de nos romanciers, accompagné  par « une source interprète », je suis reçu en milieu intégriste, par une des deux factions Hozballah, jamais rassuré sur mon avenir malgré les garanties reçues. Ces contacts se révèlent assez intéressants.
Nous entretenons des relations officielles avec les services de sécurité de l’Etat Libanais : bien sûr ils ne sont pas dupes de nos activités. Pour nous il s’agit  plutôt d’une reconnaissance de notre présence sur le sol libanais, qui peut à la limite nous rassurer …Les échanges de renseignements avec eux se faisait à un autre niveau et à notre insu.
Nos contacts et le réseau relationnel mis en place nous permettent d’alimenter la centrale en renseignements précis annonçant le déplacement, de la Bekaa vers Beyrouth, du mouvement Hozballah, d’identifier les membres de groupuscules naissants appartenant à ce mouvement et de signaler les menaces que ceux-ci font peser sur la force multinationale de sécurité, sur notre ambassade et sur Air-France. Nous avons aussi connaissance de déplacements de terroristes vers l’Europe, de voies d’acheminement du haschich……..C’est ainsi que nous découvrons le « pistolet sans paroles », des sous marins et des hélicoptères existants dans des souterrains des camps palestiniens ( ce qui s’avéra en partie exact, les hélicoptères légers en provenance d’URSS en kit à remonter, les sous-marins étant des appareils de déplacement individuel sous l’eau)….Imaginez –vous que dans mon isolement, il m’arrive assez souvent de faire la pose et de me demander si je ne rêve pas  et ne sombre pas dans l’affabulation ?
Lors de l’attentat contre B. Gemayel, j’arrive sur les lieux dans les minutes qui suivent :  pris dans l’ambiance, comme tous les présents criant « vive Béchir » je le reconnais en train d’être évacué dans une ambulance, en fait il s’agit d’un sosie….Le lendemain revoyant les dégâts faits par l’explosion, « à froid » je comprends tout de suite qu’il ne peut pas avoir survécu : les FL ne pouvant s’y résoudre  continuent à le chercher pendant quarante-huit heures jusqu’à la découverte dans les gravats d’une de ses mains  portant son alliance de mariage.
Nous disposons également de petites équipes autochtones spécialement entrainées pour s’infiltrer ou enquêter dans divers milieux. L’un de leurs membres nous cause beaucoup d’ennuis en dévoilant à une milice mal intentionnée à notre égard une partie de notre infrastructure et de nos activités. Un jour, en fin d’après-midi, une personnalité chrétienne m’en avertit, amicalement. Branle bas de combat, je décide  le repli immédiat du poste principal sur un lieu de recueil que nous venons tout juste de louer. Au petit jour, seul reste en place le mobilier dont un coffre fort vide de 400 kilos ; je préviens le gardien de l’immeuble  de notre rappel en France par notre société, leur promettant de venir les saluer à chacun de mes futurs voyages.
Par la suite, nous redoublons de prudence et observons encore plus de rigueur dans le cloisonnement de nos activités. Mais il ne faut pas tenter le diable, après deux ans de présence, sans aucune interruption notable, il est temps de prendre le chemin du retour.

Mon épouse :
Restée en France, elle est « suspendue à la télé » : c’est ainsi qu’elle m’apprend que l’hôtel dans lequel je réside vient de recevoir un obus……Imaginant les exagérations des médias, « le choc des images, le poids des mots »,  lors des journées particulièrement bruyantes je lui téléphone pour la rassurer : ce qui peut demander parfois trois à quatre heures pour avoir la ligne, d’où l’intérêt du téléphone à rappel automatique……….
Profitant d’un moment de relative accalmie, elle vient passer trois semaines à Beyrouth. Pour son retour…l’aéroport venant de fermer, je lui trouve une place sur un caboteur tout rouillé, surpeuplé, appareillant à la tombée de la nuit pour Chypre. Après 16 heures de traversée passées sur le pont avec quelques biscuits, attendue à Limassol, elle débarque à Larnaca et se débrouille, dans la cohue, pour trouver une place d’avion pour Paris. Sans nouvelle pendant 24 heures, le téléphone refonctionnant par miracle, mon épouse m’apprend qu’elle vient d’arriver à Vienne, en Autriche. La nuit de son départ marque le début de la guerre du Chouf :la milice de W. Joumblatt appuyée par l’artillerie syrienne lance son offensive de conquête du Chouf en écrasant Beyrouth-Est et sa banlieue chrétienne sous des tirs d’artillerie d’une intensité oubliée depuis le siège de la ville par Tsahal en Juillet 1982……

 

En conclusion :
Ces deux années passées au Liban restent une expérience unique aussi bien sur le plan professionnel que personnel. J’ai eu beaucoup de chance d’en revenir sain et sauf, en évitant notamment au cours de mes nombreux déplacements les tirs de snippers et d’artillerie toujours inattendus. Je pense souvent à nos tués dont ceux du poste Drakkar : nous avons choisi ce métier et nous avons essayé de le pratiquer au mieux, avec notre cœur, notre disponibilité, notre dévouement…..Mais, là bas je me suis posé la question : pourquoi ? Je n’ai pas compris à quoi peut servir « un soldat de la paix » ? Cette question je ne suis pas le seul à me l’être posée, comme l’ont fait des anciens de la seconde guerre, de l’Indochine et de l’Algérie ! Je n’ai entendu que les gargarismes et « rodomontades » de nos hommes politiques amplifiés par les médias. Peut-être aurait-il fallu, au moment propice, faire preuve de réelle volonté politique, et appuyer résolument l’armée libanaise, en engageant le fer et permettre aux libanais de rester maitres chez eux. Ou bien alors, ne valait-il pas mieux laisser nos soldats dans leurs casernes ?


Je tiens aussi à témoigner ma respectueuse amitié et ma reconnaissance envers notre Ambassadeur à Beyrouth, dont le soutien actif n’a jamais fait défaut quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, en période calme ou sous les tirs d’artillerie.

Lire le constat politique local et régional des deux interventions multinationales à Beyrouth'(format .pdf )

                                                                  

 

 

 

 

 
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Article paru dans le Bulletin N° 225

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