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Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
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PAGES D'HISTOIRE & " Sacrée vérité " - (sommaire)
QUELQUES SOUVENIRS D'UN GRAND ANCIEN
 

par le Général MERSON

Le Général MERSON, ancien Chef du poste S.R. d'AIX-LA-CHAPELLE  et ancien Chef des Services Spéciaux français, a été de 1918 à 1925 l'un des plus éminents spécialistes de la Recherche et du C.E.

Toujours attentif aux problèmes de Sécurité et de la Sûreté Nationales, il nous livre quelques souvenirs savoureux qui font honneur à la perspicacité et à la compétence technique de ce grand ancien, notre doyen, à qui nous exprimons notre respectueuse reconnaissance.

 

LA REPUBLIQUE RHENANE


Pendant l'été de 1919, le Général Mangin, commandant l'Armée du Rhin, imagina de créer une république rhénane. Je dirigeais alors le poste de renseignements d'Aix-la-Chapelle et je n'étais guère partisan de l'opération. Cependant je m'informai de ses chances.

Je ne trouvai pour l'appuyer qu'un demi quarteron de hauts fonctionnaires ou de grands bourgeois, qui en espéraient surtout un bénéfice personnel. Leur propagande ne rencontra guère d'audience. J'acquis, .d'autre part, la conviction que seul le Dr Adenauer, bourgmestre de Cologne pouvait entraîner la masse s'il le voulait vraiment. A l'état-major de "Mangin"; on se flattait de son adhésion. J'avais lieu d'en douter.

Pour en avoir le coeur net, j'allais voir Adenauer. Je ne soufflai mot à quiconque de cette démarche qui à Paris aurait été jugée abusive.

Quand je vis à qui j'avais affaire, je posai carrément la question. Adenauer me répondit non moins franchement :« Je suis Rhénan, mais je suis Allemand et n'ai aucun désir de voir la Rhénanie séparée de l'Allemagne ». La conversation, en allemand, fut presque amicale. Nous tombâmes d'accord sur le fait qu'un Etat-tampon, plus ou moins neutralisé ou démilitarisé, ne serait pas pour la sécurité de la France plus efficace que la Belgique en 1914.

J'allai trouver le Général Mangin.
«  ... Mon Général, l'affaire est loupée d'avance. DORTEN est incapable de la mener. Il n'a personne derrière lui. L'échec est certain et nous en aurons des ennuis.


- Mangin, très sec : « Vous êtes mal informé ». - « Mon Général, mon métier est d'être informé pour informer Paris et vous-même. Si je me suis trompé, je rends mon tablier ».

Le fiasco fut complet.

Clemenceau avait eu la sagesse de tenir le Gouvernement en dehors de l'affaire, de manière à pouvoir désavouer Mangin. Il n'y manqua pas.

 

INTOXICATION AU SOMMET


Pendant l'été de 1920, à Aix-la-Chapelle, je fus appelé au téléphone par M. Dusoleil, Commissaire divisionnaire, Chef du C.E. belge. Il m'annonçait sa visite pour la nuit suivante et me priait de tenir cette démarche secrète.

Il arriva vers 2 heures du matin et me présenta une liste des agents qui travaillaient en France et en Belgique pour le compte de l'Allemagne en 1914. II y avait 132 noms, avec adresse et numéro. Un seul m'était connu, deux me surprirent et me chagrinèrent.

M. Dusoleil me dit avoir déjà procédé à quelques vérifications. La liste lui paraissait authentique et l'agent qui l'avait fournie était de  premier ordre.

Je dis au policier belge que j'allais envoyer le papier à Paris et je l'invitai à se mettre en rapport avec son homologue français, M. Ducloux.

Les polices française et belge firent leurs enquêtes et procédèrent le même jour à 96 arrestations.

Trois mois après environ, mon ami le major Vertommen, Chef du S.R  belge, me fit demander d'aller le voir à Bruxelles. II me présenta le texte d'un traité passé en 1917 entre les gouvernements allemand et néerlandais, par lequel ce dernier autorisait les troupes et les ravitaillements allemands à traverser le Limbourg hollandais.
- C'est un faux, dis-je à Vertommen, ça crève les yeux.
- Pas du tout. C'est le même agent qui nous avait fourni des espions de 1914. C'est un as et il est bien placé !

Le gouvernement belge protesta auprès du gouvernement, hollandais en lui présentant le papier en question. Le premier ministre hollandais, M. Van Karnebek, déclara que ce traité n'avait jamais existé et qu'il s'agissait d'un faux. Les Belges n'en furent pas convaincus.


Ils avaient toujours critiqué l'attitude craintive des Hollandais pendant la guerre et savaient bien que les Allemands avaient traversé le Limbourg  hollandais, lors de la retraite de 1918.
S'ensuivit une tension violente entre les deux pays. L'Ambassadeur de France à Bruxelles, le Ministre de France à La Haye s'employèrent à aplanir les choses. Mais ce fut un travail de longue haleine,
La liste des espions en 1914 avait été un chef-d'oeuvre d'accréditement pour l'agent double. Peu importait à l'Abwehr de nous livrer en 1920 ses agents de 1914. S'il en existait encore d'utilisables, il  suffisait de les omettre sur la liste.

 

LA RECOMPENSE DE RIVET


Dès 1921 on préparait l'occupation de la Ruhr.            _
Je dirigeais alors le poste d'Aix-la-Chapelle, mal camouflé., sous le nom de Centre de Liaison Français.         
Je reçus de Paris un questionnaire exhaustif concernant toutes les questions politiques, économiques, administratives et autres, concernant la Ruhr.
Je disposais heureusement d'un agent capable de mener à bien l'enquête nécessaire. C'était M. K..., un journaliste luxembourgeois recruté par Mangés.
K... se montra enthousiaste de l'entreprise. Il passa un mois dans la Ruhr et m'apporta une documentation dont le volume équivalait, aux 148 dossiers de M. ARANDA, et dans un désordre inextricable. Mais il y avait des réponses à toutes les questions.
Je confiai ce fatras au Capitaine Rivet, en le priant d'en tirer quelque chose d'utilisable.

Au bout de quinze jours, Rivet, à qui j'avais adjoint le Lieutenant Famin, m'apporta un travail magistral, que j'envoyai à Paris sans la moindre retouche..

Je reçus sans retard une lettre de félicitations du Ministre, récompense alors prévue par le règlement.

Je montrai la lettre à Rivet et à Famin. « Vous voilà, leur dis-je, récompensés dans la personne de votre chef. Résignez-vous, la chose m'est arrivée deux fois. A mon tour de profiter ».

 

ENTENTE CORDIALE 1922


Avec mon ami MENZIES (*), Chef de M.6, la branche militaire de l'Intelligence, nous échangions nos renseignements sur l'Allemagne et l'U.R.S.S. Notre besogne terminée, je dis à Menziès :
- Nous sommes, là à travailler ensemble en toute unité et pendant ce temps-là, vous nous faites tous les embêtements possibles au Levant.
- Je n'y suis pour rien. Les responsables, ce sont le Colonial Office, les gouverneurs locaux qui font leur politique particulière et certains agents, tels que Lawrence, qui poursuivent des chimères. Ne nous gardez pas rancune et venez à Londres pour notre prochaine séance de travail. C'est votre tour de vous déplacer.

J'allai donc à Londres. L'hospitalité britannique fut parfaite. Je vis la charmante villa de Kensington qui abritait le service de Menziès et je la comparai tristement avec notre cher vieux 75 de la rue de l'Université qui tombait en ruine.

On me fit visiter la ville, on m'introduisit au 2em  Bureau du War Office. Le major Morton m'emmena à son club pour m'offrir un déjeuner vraiment anglais. Affreux !

Enfin, par faveur insigne, on me conduisit au chef de l'Intelligence, personnage mystérieux inconnu du public anglais.

Je trouvai l'Amiral, Sir Mansfield Cumming, dans une villa encore plus belle, à Kensington aussi. Sir Mansfield me parut septuagénaire, assez fatigué physiquement, mais d'esprit fort alerte. Notre conversation fut très amicale, mais sans grand intérêt. J'invitai l'Amiral à venir à Paris. II accepta avec un plaisir évident.

Il vint entre deux avions. J'avais choisi pour le déjeuner le restaurant Cardinal, dont le gérant était de nos amis. Me trouvant un peu mince de grade en face d'un personnage aussi important, je demandai au Général Maurin, alors sous-chef d'état-major de l'Armée, de se joindre à nous .

Le repas fut très gai et animé, bien que le français de Sir Mansfield ne fût guère meilleur que mon anglais et celui du Généal Maurin.

On nous servit un « blanc de blanc » genre Goncourt, qui enthousiasma l'Anglais. II demande à en emporter 25 bouteilles. Le maître d'hôtel lui déclara dans un anglais impeccable que la maison n'était pas un bistrot et ne vendait pas de vin à emporter. Je dus aller trouver le gérant
et lui expliquer que dans l'intérêt de la France il fallait satisfaire le caprice de ce Britannique.
Sir Mansfield se trouva embarrassé pour le transport de son colis. Je lui promis de le lui expédier avec exemption de douane. Je n’y manquai pas.

 

UNE INTERVENTION DE MUSSOLINI


Fin  Janvier 1923, je vis entrer dans mon bureau deux fort élégants.
L'un d'eux se présenta :
- M. G..., conseiller à l'Ambassade d'Italie. Veuillez vérifier mon identité.
- Je vous en prie, Monsieur le Conseiller!
- Si, si, c'est indispensable.
Il me présenta passeport diplomatique, lettre de service,  etc..., irréfutables .
- Maintenant, dit M. G..., je vous présente M. PULEJO, qui vous est envoyé par M. Mussolini. Il est chargé d'une mission dont, à l'Ambassade, nous ignorons l'objet. Je suis venu pour vous garantir l'authenticité de cette mission. La mienne est remplie, je me retire.

Et me voilà tête à tête avec M. Pulejo.
- M. Mussolini, dit ce dernier, souhaiterait réaliser une entente et si possible une alliance entre les trois puissances méditerranéennes, France, Espagne, Italie. Mais le Duce entend garder la chose secrète et, dans ce but, procéder par les Services Spéciaux. C'est pourquoi je suis venu à vous. Qu'en pensez-vous?
- L'affaire dépasse ma compétence. Il faut que je consulte mon gouvernement. Voulez-vous revenir après-demain ? je vous donnerai une réponse.
- Entendu.


J'allai trouver M. Maginot et je lui racontai l'histoire.
- Je me garderai, lui dis-je, de donner un avis sur le fond de la question. Mais je dois vous dire que lorsque les Services secrets se mêlent d'une affaire de ce genre, on aboutit à un échec et à des désagréments. Exemple : la paix séparée avec l'Autriche en 1917.
- Il faut que je rencontre M. Poincaré.
S'ensuivit une conversation étonnante, où mon patron fit preuve d'une grande clairvoyance et de connaissances historiques qui dépassèrent les miennes. Une alliance italienne ne nous enthousiasmait ni l'un ni l'autre.


- Voyez-vous, Monsieur le Ministre, dis-je en conclusion, pour que les choses marchent bien, il faudrait que le chef des Services Spéciaux fut en même temps ministre des Affaires Etrangères. C'est ce qui se passait au temps de mon illustre prédécesseur, le Père Joseph du Tremblay. Hélas, je ne suis pas le Père Joseph !
- Et moi, je ne suis pas Richelieu.


Le lendemain, je reçus l'ordre de dire à M. Pulejo que si Mussolini voulait donner suite à son projet, il veuille bien employer la voie diplomatique ordinaire.
C'est ce que je fis et l'affaire en resta là.
Chose curieuse, j'ai trouvé il y a un an, dans une revue, un article dont l'auteur se flattait d'avoir pénétré la politique du Général de Gaulle. Il attribuait à ce dernier un projet identique à celui du dictateur italien. Je n'ai rien aperçu de tel.

 

LE COLONEL BECK

Au printemps de 1923, notre attention fut attirée sur les activités du Colonel BECK, attaché militaire polonais à Paris. Une surveillance de quelques jours suffit à nous convaincre. Beck travaillait pour l'Allemagne.
Un piège fut tendu. Il y tomba et fut pris, si j'ose dire, la main dans le sac.


Compte tenu des relations d'alors entre France et Pologne, M. Poincaré décida de tenir l'aventure secrète. Il se contenta de prier le Gouvernement Polonais de rappeler son attaché militaire. Les personnes qui étaient au courant reçurent la consigne de se taire.


La presse, les parlementaires et même les ministres, sauf MM. Poincaré et Maginot, ignorèrent tout.
Pilsudski en fit son ministre des Affaires Etrangères, ce qui explique certains aspects de la politique polonaise.

Un tel silence enveloppa cette affaire que je croirais l'avoir rêvée si je n'avais présentes à la mémoire deux scènes pénibles que je ne puis avoir inventées. Beck avait un adjoint, le Capitaine DOWBOR. Ce jeune officier, très distingué, ignorait tout des agissements de son chef. Bouleversé, il se mit en grande tenue et vint au ministère de la Guerre afin de protester de son innocence. Je reçus, sa visite et il me fit sa déclaration. Je vois encore ce malheureux jeune officier, gardant une attitude digne et parvenant à ne pas pleurer. Je le réconfortai de mon mieux.


Seize ans plus tard, je me trouvais attaché militaire à Belgrade. La Pologne s'effondrait devant les armées allemandes. Mon collègue polonais, le Colonel WASSILEWSKI, était un officier de grande valeur et un excellent ami. Je ne pus m'empêcher de rompre un silence de seize ans et je lui dis : « Votre ministre des Affaires Etrangères est un agent de l'Allemagne. Il a été pincé lorsqu'il était attaché militaire à Paris ».
- Comment, me dit Wassilewski stupéfait, vous étiez au courant?
- Oui. Vous aussi ?
- Oui. J'étais capitaine au 2em  Bureau de Varsovie et je l'ai su.


Avec Wassilewski, nous fîmes le compte des personnes qui avaient connu l'affaire. J'en trouvai une vingtaine à Paris. Mon camarade croyait qu'il n'y en avait pas plus d'une dizaine à Varsovie. Aucune n'avait parlé.


Je n'ai raconté cette histoire qu'au Général Weygand, deux ans avant sa mort. Je savais l'intérêt qu'il portait aux affaires polonaises. Ce fut pour lui une révélation.

(*) Le Général MENZIES devint le Chef de l'LS. qu'il dirigea avec talent et autorité pendant la période cruciale de 1935 à 1945 inclus. Il fut à l'égard de nos Services d'une loyauté exemplaire et ne ménagea ni ses efforts, ni son autorité pour aider le S.R. et le C.E. de 1940 à 1945 notamment.

 

 

 

 
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Article paru dans le Bulletin N° 77

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