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Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
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MEMORIAL NATIONAL A.A.S.S.D.N. / Ramatuelle - Var ( Livre d'Or )
Biographies des Noms gravés sur le Monument: Dul-Dz
 

DULAUROY

André

 

 

Né le 7 janvier 1908  à  Marchaux (Doubs) de Albert, Emile Dulauroy   et de  Célina, Elisa Page Epouse: Odette, Marcelle Bayeux Profession: employé dans une Cie d'assurance Décédé le 29 avril 1945  à Saales (Bas-Rhin) au cours de son rapatriement 

Réseaux:  S.S.M.F./T.R., Marco du S.R. Kléber

 

D'une intelligence remarquable, André Dulauroy aurait pu se présenter, après préparation, à l'École Polytechnique ou à Normal Sup, selon l'avis de ses maîtres qui le considéraient comme l'un de leurs meilleurs élèves à la Faculté de Besançon, rapporte un ami de sa famille, Louis Girardot. Malheureusement sa situation  fut pour lui un frein: il était orphelin; son père était mort à la guerre 1914-18 des suites d'un bombardement. Après avoir fait "mathélem", il fut licencié es-Lettres et licencié d'Allemand.

Ajourné en 1924 pour myopie, il fit cependant son service militaire en 1929 dans l'artillerie.

Il aurait commencé à travailler pour la Résistance en 1942, d'après Mme Dulauroy. Leur fils Bernard a alors dix ans.

André Dulauroy est volontaire pour assurer la permanence d'une "boîte à lettres" réservée au secteur de Dijon et utilisée par les agents du groupe Messner (qui devait fusionner avec le groupe Marco). André Dulauroy l'assure avec Simon Istria.

Arrêté par la Gestapo le 16 mai 1944, à son bureau de la Cie d'assurance l'Abeille àParis, le même jour que M. Istria*, qui y travaille aussi, tous deux sont déportés. Dulauroy est envoyé  le 2 juillet 1944 à Dachau, puis au camp de Neckar.

Une lettre du capitaine de Saint-Hilaire à Mme Dulauroy, datée du 24 avril 1945 dit: "Je viens d'apprendre que vous aviez reçu de récentes nouvelles de votre mari, libéré par les Armées alliées, et dont le retour n'est plus qu'une question de jours..." André Dulauroy a en effet été libéré le 4 avril 1945, mais il mourra à la fin du mois des suites de sa déportation, au sanatorium de Saales, avant même son retour en France.

Déclaré "Mort pour la France", il recevra la Croix de Guerre et la Médaille commémorative française de la guerre 39-45 avec barrette "Libération".

 

*

Citation (Croix de Guerre): "Volontaire pour assurer la permanence d'une boîte à lettres particulièrement active, contribua pendant plusieurs mois au bon fonctionnement des liaisons d'un service de renseignements."

 

Références: Archives du Bureau "Résistance";  le Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n°13, p.4; "Le réseau Marco du S.R. Kléber" de E. Robert, mémoire de maîtrise d'histoire, Université Paris I, oct. 1996


DUPLESSIS DE GRÉNÉDAN

Jean, Jules, Marie, César

 

 

Né le 20 novembre 1890  à  Laval (Mayenne) de Jules Duplessis de Grénédan  et de  Nelly Desvallettes Epouse: Marie-Thérèse Du Boÿs Profession: ? Décédé le 22 mai 1943 à  Wittlich 

Réseaux: S.S.M.F./T.R., S.R. Kléber (Poste P2)

 

Jean Duplessis de Grénédan était diplômé de l'Institut agronomique et licencié en droit. Incorporé après ses études, en 1912, au 19e Dragon à Dinan, il a suivi les EOR de Saumur et servi au 1er régiment d'A.M. Sa conduite durant la guerre 14-18 lui valut trois citations, une lettre de félicitations et le grade de chevalier de la Légion d'Honneur.

En 1940, avec son grade réel de commandant, il entre en clandestinité, dans le cadre d'un recrutement que décrit Henri Navarre en ces termes:

"Très peu de temps après l'armistice, avait été créé, à Vichy, un "Commissariat général à la reconstruction nationale", dont l'un des but était de permettre à ceux qui, avant la débâcle, dirigeaient des entreprise d'intérêt public ou y exerçaient des fonctions de rejoindre leurs postes en zone occupée. Les intéressés étaient souvent des officiers de réserve. Le chef de P2 put consulter les dossier des candidats et prendre contact, en vue de leur recrutement, avec ceux dont les sentiments ne pouvaient pas être mis en doute. Les plus intéressants étaient évidemment ceux qui, appartenant à des sociétés ayant des activités dans les deux zones, seraient, par leur fonction, appelés à franchir fréquemment la ligne de démarcation.

Dans le même temps affluèrent des prisonniers évadés. Ils furent "criblés" au centre de démobilisation de Cusset dirigé par le commandant Dumay, qui seconda de façon fort utile dans ce domaine le chef de P2. Ne furent retenus que ceux qui avaient des possibilités réelles, soit en territoire occupé, soit sur la ligne de démarcation. Certains méritent particulièrement d'être cités... parmi eux, le commandant Duplessis de Grénédan, qui avait de vastes possibilités en Bretagne et dans le Sud-Ouest atlantique.(...)

Une autre importante annexe, bien que plus légère que celle de Paris, fut créée par P2 à Rennes en octobre 1940, aux ordres du chef d'escadron Duplessis de Grénédan. Celui-ci disposait de gens à lui, fermiers et métayers, dont il transmettait les rapports par boîte aux lettres. Il renseignait sur toute la Bretagne.

Du fait de sa personnalité très connue, Duplessis eut des contacts avec des éléments de résistance divers qu'il pensait pouvoir canaliser et compartimenter, mais, de tempérament très ardent et n'ayant malheureusement pas une notion suffisante de sécurité et de protection du secret, il n'eut pas le temps de mener à bien cette tâche."

Arrêté au cours d'une rafle à Morlaix (Finistère), le 3 juillet 1941, il est interné successivement à Rennes, à Fresnes, à Metz. En avril 1943, la Croix Rouge française écrit au directeur de la prison de Rheinbach:

"Monsieur le Directeur,

Pourriez-vous avoir l'amabilité de nous dire si le commandant Duplessis de Grénédan Jean (né le 29 novembre 1890, arrêté le 3 juillet 1941) est considéré comme prisonnier de guerre ou comme prisonnier civil?

S'il est prisonnier de guerre, nous avons la possibilité de lui envoyer des colis. Si, au contraire, il est considéré comme prisonnier civil, un autre mode d'acheminement, via la poste militaire est à utiliser. En outre, s'il est prisonnier civil, nous avons besoin de votre autorisation pour lui envoyer des paquets.

A cette occasion, pourriez-vous également nous donner des renseignements sur la santé de ce prisonnier?

Nous vous assurons, Monsieur le Directeur de tous nos remerciements et de notre considération.

Le directeur

Q. Bornand"

En réponse à cette lettre, il est dit que le prisonnier a été transféré à Wittlich.

L'acte d'accusation du Tribunal du Peuple précise qu'il est détenu pour les besoins de l'instruction. Mais le 6 mai 1943, les preuves à charge (il est accusé d'espionnage) manquent encore. Elles arriveront à peu près au moment de sa mort, qui survient le 22 mai  1943.

Jean Duplessis de Grénédan recevra la Médaille de la Résistance.

 

Références: "Le Service de Renseignements 1871-1944" de Henri Navarre (Ed. Plon, 1978), pp.150 et 161; archives du Bureau "Résistance"


DUPONT

Joseph

Pseudonyme: JEAN

 

 

Né le 20 mai 1914  à  Gilly-sur-Loire (Saône et Loire) de François Dupont  et de Maria Gueresse Epouse:  Jeanne Strack Profession: chauffeur-routier Décédé le 30 juillet 1943  à  Cologne 

Réseau:  S.S.M.F./T.R.Agent P2

 

Chauffeur de camion, Joseph Dupont, qui a été démobilisé en juillet 1940, est recruté  le 1er août 1941 par les Services spéciaux.

Agent  de liaison entre la zone libre et la zone occupée, il traverse plusieurs fois la ligne de démarcation transportant des documents très importants.

Il est arrêté à Paray-le- Monial, le 28 mai 1942 et meurt à Cologne, le 30 juillet 1943.

Ses deux enfants, Roland et Marie-Louise ont alors 8 et 6 ans. Ils resteront sous la tutelle de leur grand-père, François Dupont.

Déclaré "Mort pour la France" Joseph Dupont, cité à l'ordre de l'Armée, recevra la Médaille de la Résistance.

 

*

Citation: "S'est mis à la disposition d'un officier, chef d'un poste de C.E. en France occupée. Utilisé comme agent de liaison entre les deux zones, a traversé plusieurs fois la ligne de démarcation porteur de documents très importants, mettant toutes ses qualités de patriotisme, d'audace et de sang-froid au service de son pays jusqu'à son arrestation le 28 mai 1942."

 

Références: Archives du Bureau "Résistance";  Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n°1, p.27, n°24, p.51


DUTHILLEUL

André

Pseudonymes: OSCAR, DUFRESNE, DUPIN

 

Né le 28 septembre 1916  à  Paris XVIe de Antoine Duthilleul   et de  Madeleine Bonamy Célibataire Profession: caissier puis inspecteur agricole Décédé le 2 mai 1945  à bord du "Thielbeck", dans la baie de Lubeck 

Réseau:  S.R. Air, Samson (Hector)Agent P2

 

Un grand garçon sportif, aux yeux clairs et brillants, aux cheveux blond roux, dont l'air sérieux et réfléchi d'homme mûr contrastait avec son très jeune visage, tel apparaissait André Duthilleul à ceux qui travaillaient avec lui. Mme Amosse, dite Mme Charpentier, qui effectuait les travaux de bureau du réseau, 2 av. du Général Balfourier, Paris 16e, dit (Archives d'Alger) qu'il s'était fait teindre les cheveux en châtain pour être moins reconnaissable. Et ceux qui l'ont bien connu disent que, sous un aspect parfois un peu distant et froid, il était d'une grande bonté et délicatesse. Il réfléchissait toujours longuement avant de donner son avis et sa décision était presque toujours bonne", ajoute  le Commandant Paul Badré.  Tous évoquent à son propos une impression de grande clarté. Maurice Rolland (alias "Olivier"), qui prit part notamment aux opérations Pick-up organisées par Duthilleul, parle de cette "autorité naturelle, cette discrétion, ces étonnants silences, cette allure impassible qui faisait rayonner autour de lui la confiance des calmes. Cette âme pure, tranchante comme une épée quand la décision était à prendre. Car il était naturellement, instinctivement un chef". Jean Lagouche, alias Jacques Lafond ou Jacques de Bretagne, semble résumer son image en le qualifiant de "chevalier de la Résistance".

A 16 ans il avait été admis au cours d'équitation de la Garde Républicaine à Paris. A 18 ans, recalé au baccalauréat, il s'engagea au 9e cuirassier à Lyon. Admis au Club des pilotes aviateurs des frères Lumière, il obtint son brevet de pilote de tourisme.

L'hiver 1939-40, avec son régiment, il attendait l'attaque allemande à travers la Suisse, ou celle des Italiens. En remontant vers le Nord, ayant perdu contact avec son commandement, il pratiqua avec son peloton la guérilla pendant trois semaines en juin 1940, délivrant des prisonniers français et tendant des embuscades.

Il fut ensuite affecté à la Commission d'armistice en zone libre et, démobilisé en novembre 1940, se retrouva à Paris, caissier dans l'entreprise de son père.

Il a vingt- quatre ans.

Désireux de poursuivre la lutte, dès septembre 1940, par l'intermédiaire d'un père bénédictin, il rencontre le Colonel Heurtaux, ancien chef de l'escadrille des "Cigognes". C'est ainsi qu'il entre dans le réseau Hector du S.R. Air.

Vers début 1941, il fait office de courrier entre Paris et Vichy. Pris une fois au passage de la ligne de démarcation, il a la présence d'esprit, en passant devant l'éventaire d'une marchande de journaux, de lui jeter l'enveloppe contenant le courrier. Ce stratagème lui vaut d'être relâché; il récupère le courrier en achetant le journal.

Le commandant Paul Badré, auquel il transmet le courrier, auprès duquel il prend ses consignes et qui l'aide au passage de la ligne, dit que son travail intense l'occupe alors tout le jour et souvent la nuit. Il va souvent en zone libre grâce à la complicité de cousins, les Bonamy, qui lui fournissent des filières de passage. C'est ainsi qu'il contacte un fermier, Marcel Maire, dont la laiterie est en zone libre et l'habitation en zone occupée, qui accepte d'aider au passage du courrier (en le dissimulant dans un bidon des camions de la laiterie) et des agents du S.R. Marcel Maire, arrêté en février 1944, sera déporté.

Plus d'un an André Duthilleul accomplit ces missions, se déplaçant à moto, ainsi que  par liaisons sous-marine vers l'Angleterre. Mais, à la suite de l'arrestation de Heurtaux, de François et de Paulette Bonamy, au printemps 1942, sa situation devenue trop dangereuse,  il faut l'obliger à quitter la France.

Nommé inspecteur agricole en Algérie, il participe à la préparation du débarquement des Alliés de novembre 1942 à Alger. Puis il retourne en Angleterre où il subit un entraînement spécial, notamment de parachutisme, au camp de Ringway. Le but est de lui permettre de remplir la mission qui lui est confiée, dite la "mission Dufresne" (son pseudonyme): il s'agit de réorganiser le service de renseignements "Air anglais" du nord de la Loire (réseau Samson qui a été démantelé).

Parachuté début 1943 aux environs d'Alençon, de nuit, seul, il atterrit dans un arbre (une cheville foulée) et envoie un pigeon voyageur pour indiquer la réussite de son parachutage.

Il reprend en mains les agents restants, organise des liaisons par radio, trouve un terrain d'atterrissage pour les liaisons aériennes. Celui-ci se trouve à Estrées-Saint-Denis, sur les terres d'un cultivateur nommé Geoffroy. Le terrain, accepté par la Royal Air Force, est baptisé "Roger".  Duthilleul, alias Oscar, organise les opérations.  La  famille de Geoffroy, dit "Jeff le trappeur", devient hôte des chefs d'opérations, des radios et des passagers empruntant le terrain que balisent les enfants.

Le chef des opérations "Pick up" est Duthilleul. Parmi les radios se trouvent Charles Duchesne* (dit Charles) et Robert Geneix* (dit Jacques).

D'octobre 1943 à août 1944, le terrain "Roger" sert à six opérations aériennes, dont quatre réussies (Marguerite, Gloxinia, Snowdrop ou Perce-neige,Japonica ou Anémone). Au total, huit passagers de Grande-Bretagne en France, quinze de France en Grande-Bretagne, la Royal Air Force ayant mis à disposition ses services d'opérations et d'accueil ainsi que des pilotes. Pendant cette période, André Duthilleul fait un séjour à Londres et à Alger, du 21 août  au 18 septembre 1943 et est de nouveau parachuté en France.

Pour son engagement, il se dépense sans penser à lui-même. L'abbé Jean Badré, directeur de l'aumônerie militaire qui héberge Duthilleul à Paris dira:" Un jour que je lui demandais d'être prudent, il m'a répondu: la guerre comporte forcément des imprudences, mais il faut savoir les doser. Son abnégation personnelle n'excluait pas une grande délicatesse à l'égard d'autrui, dont Paul Badré donne un étonnant exemple. "Un beau matin, dit-il, en ouvrant le fenêtre de ma chambre dans la petite maison que j'avais louée à Argenton- sur- Creuse, j'aperçois dans le jardin mon jeune ami sur un banc, qui attendait patiemment mon réveil. Lui exprimant ma surprise, je lui demandai depuis combien de temps il était là. Il me répondit qu'ayant réussi à venir de Paris par chemin de fer, il était dans mon jardin depuis 4 h du matin mais qu'il n'avait pas voulu me réveiller. Dans la conversation j'appris qu'il en était à sa troisième nuit sans sommeil. Mais il n'avait pas voulu me déranger!"

Et plus loin, Paul Badré raconte: alors qu'il était revenu à Alger, "croyant lui faire plaisir, je lui annonçais qu'il était cité à l'ordre de l'Armée et qu'il fallait prendre ses dispositions pour recevoir solennellement la Croix de Guerre si largement méritée. "Impossible, me répondit-il, Il me faut repartir pour Londres après-demain. Et puis je n'ai pas de tenue militaire pour recevoir cette décoration!"

Le 25 décembre 1943, André Duthilleul s'inquiète de ne pas avoir de message de son radio Charles Duchesne. Le lendemain il se rend chez lui, 7 rue Guersant, et tombe dans la souricière mise en place par la Gestapo. En sortant de l'immeuble, il écarte brutalement les deux Allemands qui l'encadrent et leur échappe. Il est 11 h. L'abbé Badré, dira: " Trois maisons seulement le séparent du coin de la rue. Il prend son élan et s'élance. Il arrive devant l'église Saint Ferdinand d'où la foule est en train de sortir de la messe. Les balles sifflent autour de lui, va-t-il se perdre dans la foule au risque de faire massacrer des femmes et des enfants. Ce ne serait pas d'un chevalier. Il s'écarte de la foule, il hésite un instant, à ce moment il est blessé au ventre, il s'effondre, il est pris."

La balle a atteint la rate. Emmené rue des Saussaies, il est interrogé avant même d'être conduit à la Pitié pour une ablation de l'organe touché.

Le même jour ont été arrêtés Charles Duchesne*, Marc de Finfe* et Armand Lequet. Quelques jours plus tard, ils retrouvent André Duthilleul à Fresnes.

Duthilleul ayant sur lui des papiers  d'aviateur canadien au nom de Dufresne, c'est sous cette identité qu'il sera classé "Nuit et Brouillard".

A Fresnes Il rencontre aussi Michel Robida, qui devait longuement raconter cette rencontre au frère d'André Duthilleul. C'était  le 17 mars 1944, vers 4 ou 5 h. "Appelés dans nos cellules pour un "transport", dit Robida, nous venions d'attendre près d'une heure dans le hall de la 2e division, chacun debout derrière le balluchon informe de nos affaires roulées dans une couverture, tandis que les Allemands multipliaient les appels et les contre-appels."

Robida fut poussé dans un box. "Un garçon s'y trouvait déjà. Sa jeunesse, sa bonne humeur, l'extraordinaire sympathie qui rayonnait de lui dissipèrent aussitôt la méfiance instinctive que nous avions toujours auprès d'un nouveau venu. Il dut lui aussi éprouver cette méfiance, car la première question qu'il me posa fut pour me demander comment je pouvais être aussi bien rasé. Je partageais au 5e étage la cellule d'un coiffeur qui, coupant les cheveux des prisonniers, venait d'obtenir une heure avant la permission de me débarrasser d'une barbe de 10 à 15 jours. L'explication dont nous rîmes ensemble parut le rassurer. Il me dit alors s'appeler André Dufresne. Et voici l'histoire qu'il me raconta.

Officier canadien, il avait dû quitter l'aviation à la suite d'un accident qui lui interdisait de voler. Ingénieur de l'aéronautique, il avait alors repris un service insuffisamment actif, à la suite duquel il avait obtenu d'être parachuté en France où il vivait depuis plusieurs mois. Le 26 décembre, il s'était rendu chez un de ses radios, nommé Duchesne, au 5 ou 7 rue Guersant. Tombé dans une souricière, il avait, dit-il, manqué de présence d'esprit. Mais, ajouta-t-il, c'est mon défaut. J'hésite avant de me décider. Un de nos camarades a sauté dans l'escalier. Il a pu s'échapper. (...)

Au bas de l'escalier, Dufresne aperçut un car empli  de policiers allemands, arrêté de l'autre côté de la chaussée. Il se savait bon coureur.(...) Les fidèles sortant de l'église le gênaient dans sa course. Les balles sifflaient autour de lui. L'une d'elles avait déjà traversé son manteau lorsqu'une femme en noir venant vers lui manifesta une telle épouvante qu'il fit un écart. Une balle l'atteignit dans le dos à la hauteur de la ceinture, ressortant par le ventre. Il perdit connaissance. Transporté sur une civière rue des Saussaies, il fut cependant interrogé aussitôt. Après avoir demandé une cigarette (ceci m'a été raconté par Marc de Finfe et Duchesne, confondus par son courage), il trouva la force, afin d'embrouiller les pistes, d'inventer une histoire, prétendant être représentant de commerce, habiter un petit village près de Blois (ou d'Orléans) dont il cita le nom, ajoutant qu'il demeurait au-dessus de chez la boulangère, inventant des patronymes au fur et à mesure des besoins de son récit.

Mais, ajouta-t-il, les Allemands ne lui pardonnèrent pas ce mensonge et à chacun des interrogatoires qu'il devait subir par la suite, lui rappelèrent l'enquête inutile qu'ils avaient été obligés d'effectuer, le prévenant qu'ils ne pouvaient ajouter foi à ses affirmations.

A la suite de ce premier interrogatoire, il fut conduit à l'hôpital de la Pitié. Je crois me souvenir qu'il y fut également interrogé. A chaque fois d'ailleurs il réclama le traitement des prisonniers de guerre auquel devait lui donner droit la nationalité canadienne.

Au bout d'une quinzaine de jours, il fut transporté à Fresnes, dans une cellule du rez-de-chaussée de la 2e division. L'étage était placé sous la direction d'un Allemand nommé Grossmann dont les cris et les vociférations nous parvenaient jusqu'au dernier balcon sur lequel s'ouvrait la cellule où je me trouvais. Le soir, par les fenêtres s'échangeaient des appels, des cris que nous appelions Radio-Fresnes; il donnait de ses nouvelles sous le surnom de Donald, appelant les autres Canadiens enfermés à Fresnes.

Nous sommes restés près de deux heures enfermés dans ce box. Fatigué, Dufresne s'assit sur la planchette où nous avions laissé tomber nos affaires.(...)

Longtemps nous avons inspecté les inscriptions, les graffiti inscrits sur les murs qui ne nous laissaient guère d'espoir sur notre destination.

Conduits au greffe vers 7 h, on nous rendit nos portefeuilles, rasoirs, lames, ceintures et bretelles. Rhabillés et de nouveau enfermés dans notre box, nous avons encore attendu assez longtemps, après avoir empilé nos affaires sales dans nos valises. Celle de  Dufresne était bleue et ne lui appartenait pas. Elle lui avait été envoyée avec du linge à l'hôpital de la Pitié par un service de Croix-Rouge, croyait-il.(...)

Il était seul dans sa cellule mais parvenait à communiquer avec ses voisins par les tuyauteries. Il réussit même à échanger des livres par les conduites de chauffage dont nous bouchions les orifices tant elles nous amenaient d'air froid. Ces livres étaient suspendus au bout d'un linge et, un jour, en ayant laissé tomber un dans le tuyau, il répondit au gardien qu'il l'avait oublié rue des Saussaies au cours d'un interrogatoire. A propos de ces interrogatoires, il devait me raconter plus tard, qu'arguant de sa blessure et de sa faiblesse, il avait toujours obtenu une chaise, et que ces séances parfois si pénibles s'étaient en somme assez bien passées pour lui.

Vers 8 h du soir, on vint nous chercher. Ignorant où nous allions, nous fûmes reconduits par le sous-sol dans le hall de la 2e division et enfermés à huit par cellule, au rez-de-chaussée.
Nous étions trop nombreux pour pouvoir nous allonger entièrement. André avait retrouvé Duchesne et Marc de Finfe. J'avais retrouvé Maurice Bourdet. Il y avait en outre un jeune licencié d'anglais nommé Guillaumet, un ancien aviateur de la guerre 14-18, qui s'était ouvert les veines pour ne pas parler au cours de l'interrogatoire, et un trafiquant du marché noir qui paraissait vouloir s'accrocher à nous et que nous eûmes par la suite beaucoup de peine à écarter.

Car nous avions aussitôt décidé de rester ensemble aussi longtemps que nous le pourrions. La nuit fut longue et curieuse. Chacun raconta son histoire ou du moins celle qu'il lui plaisait de raconter. Il était difficile de dormir. Enfin, à l'aube, nous fûmes reconduits dans la cour de Fresnes et embarqués par ordre alphabétique dans trois cars. J'avais été séparé de votre frère. Par contre je me trouvais auprès d'un prêtre dont le visage me frappa. C'était le Révérend Père Riquet.

Nous ne savions toujours pas où nous allions. Au bout du Bd de Strasbourg, nous apercevions la gare de l'Est. Les voitures tournèrent à gauche vers la gare du Nord. C'était Compiègne.

En descendant de voiture la confusion nous permit de nous réunir. Le Père Riquet resta avec nous. Lui-même avait rencontré quelques garçons qu'il connaissait, un étudiant en médecine, Michel Bommelaër, trois jeunes saint-cyriens de la promotion clandestine, Jean de Sesmaisons, Jacques Debary, Michel Froment. Nous étions gardés par des Arméniens et des Italiens. Seuls les officiers étaient allemands. Ceux-ci interdirent à la Croix-Rouge de nous ravitailler. Nous étions une centaine, immobiles dans la cour, entourés de soldats braquant sur nous leurs mitraillettes. Cela dura plus d'une heure, pendant laquelle chacun de nous écrivit tant bien que mal, en se protégeant des voisins, des billets que nous voulions semer dans la gare pour avertir les nôtres. Peu d'entre eux arrivèrent, je crois, à destination.

Conduits à un wagon de seconde classe, nous fûmes enfermés à dix par compartiment. Dans chacun avait en outre pris place un Italien. C'est à ce moment-là qu'on nous mit les menottes. Assis près de Dufresne, nous fûmes attachés l'un à l'autre par la même paire. "Fiancés maintenant", nous dit ironiquement l'officier allemand en fermant la serrure. André était dans le coin du côté de la fenêtre, moi près de lui. Le Père Riquet dans le coin opposé(...)

Je suppose qu'il devait être près de midi lorsque le convoi entra en gare de Compiègne. C'était l'époque des bombardements de Creil. On nous fit attendre que les voyageurs eussent quitté le quai. En rangs, encombrés par nos valises, gênés par les menottes qui nous attachaient l'un à l'autre, nous eûmes à traverser toute la ville pour aller au camp. Le trajet nous parut long et difficile. La chaleur, la fatigue, la faim, la vivacité de l'air dont nous étions deshabitués, tout nous était contraire.

"Quand nous verrons le mirador, répétait Dufresne, nous serons presque arrivés." Il reconnaissait en effet être déjà venu à Royallieu. Le camp traversé, nous fûmes conduits au camp C, c'est à dire au camp de triage. On nous y laissa sur la paille jusque vers 4 h où enfin nous fut apportée une soupe chaude. Ceux d'entre nous qui avaient un peu de pain le partagèrent avec leurs camarades.

Au moment de la fouille, je fus encore une fois séparé de votre frère. (...) Le camp était d'une saleté répugnante et les chambrées, où nous étions plus de 80, envahies de vermine. Elles avaient été prévues pour 24.

Le bâtiment A-2 où se trouvait Dufresne, et où je devais bientôt le rejoindre, était le plus propre car, pour la plus grande partie, il était occupé par l'infirmerie. En outre une pièce servait d'aumônerie. Trois petites chambres de six, où étaient logés les policiers du camp, le complétaient. Il n'y avait que deux chambrées. André occupait dans la chambre 7 le deuxième bat-flanc (étage supérieur) en partant de la gauche. C'est là que je devais venir le rejoindre, Maurice Bourdet ayant été choisi comme chef adjoint du bâtiment et ayant pu me faire changer de baraquement.

La vie à Compiègne nous parut merveilleuse après la réclusion en cellules. Nous pouvions ouvrir, fermer une porte, déambuler dans la cour de 7 h du matin à 7 h du soir. Deux appels par jour: à 8 h et à 17 h. A peu près le même régime qu'à Fresnes: jus le matin, une soupe à midi, une demi boule de pain par jour, mais, en plus, une autre soupe à 6 h du soir.

Tous les matins nous assistions à 9 h à la messe dite par le Père Riquet à la chapelle du camp. Votre frère y communia souvent, parfois presque tous les jours. Il faisait d'ailleurs de fréquentes visites à la chapelle où, en outre, nous trouvions la paix. Nous allions également à la bibliothèque du camp, assez bien fournie, où des chaises et des tables permettaient de lire et de se donner l'illusion d'une pseudo-liberté. Par contre, ni lui ni moi ne gouttions les séances récréatives organisées par les prisonniers(...). Et lorsque je fus logé avec le Père Riquet dans une des petites chambres, il nous arriva de rester votre frère et moi de longs moments dans ce réduit où nous trouvions le silence. Il était aussi possible de s'y laver et de s'y raser plus tranquillement que dans le reste du camp.

Tous les jours vers 4 h, le Père Riquet réunissait quelques garçons sous les arbres plantés au milieu de la cour et y tenait une sorte de cercle d'études auquel votre frère ne manquait presque jamais.

Après l'appel de 17 h, nous rentrions au baraquement. Le jeune licencié d'anglais, Guillaumet,  était notre popotier. Nous avions mis en commun les quelques provisions dont nous disposions. Guillaumet et l'ancien officier aviateur partageaient nos repas, que nous prenions debout, appuyés sur le lit de votre frère, lui et moi d'un côté, les deux autres en face de nous.(...) Votre frère regrettait alors de ne pas recevoir de paquets. Guillaumet fut le premier  d'entre nous à en recevoir. J'en reçus dès que ma famille eut retrouvé ma trace qui avait été perdue à mon départ de Fresnes. André ne terminait pas un de ces repas sans inscrire avec son couteau un grand V sur le pain qui lui restait, en s'écriant: "V for Victory". Il était extrêmement gai et ne semblait pas se ressentir de sa blessure. La longue cicatrice qui lui ceignait la hanche droite à hauteur de la taille ne formait plus qu'une balafre blanche. Il se plaignait de fatigue parfois, mais peut-être l'accusait-il, son désir étant de se faire hospitaliser à l'infirmerie. Il espérait encore être reconnu comme prisonnier de guerre. Un commandant américain qui avait connu ma famille et qui se trouvant au camp s'occupait de la Croix-Rouge, j'emmenai votre frère près de lui, espérant que des démarches pourraient être effectuées par son intervention auprès de la Croix-Rouge britannique.

Cette vie au camp, avec sa libre circulation à l'intérieur des barbelés nous semblait presque heureuse après Fresnes. Pouvoir parler, changer d'interlocuteur, était déjà une grande joie

Un grand départ de 1 500 hommes pour l'Allemagne eut lieu le mercredi qui suivit notre arrivée (le 22 mars)...

Je ne sais comment vous expliquer la vie étrange que nous menions. Cette demi-liberté, ces longues heures vides au soleil, ces causeries nous laissaient l'esprit très libre. Une remarque de votre frère qui me revient en mémoire vous donnera peut-être une idée. Un jour, comme nous étions attablés l'un près de l'autre sur son lit devant les affreuses cuvettes qui nous servaient de gamelles, il se mit à rire et me dit: "Vous faites comme moi, vous aussi vous tournez votre cuillère vers la pointe. C'est plus commode. Il y a cependant des maisons où c'est impossible. Chez Murphy, à Alger..." Cette remarque au milieu de notre dénuement avait plus d'importance qu'il n'y paraît à première vue. Elle est la meilleure preuve de son détachement. Et c'était réellement un plaisir de pouvoir parler de choses aussi insignifiantes dans cette atmosphère. Car nous étions physiquement assez misérables. Si mon pantalon s'en allait en lambeaux, votre frère n'avait que les vêtements qu'il portait au moment de son arrestation. Un costume gris foncé, un manteau gris clair. Pour remplacer ses souliers, il obtint une paire de sabots en arrivant à Compiègne. Il avait un peu de linge reçu à Fresnes. Tout cela était horriblement sale. Il nous fallut laver. Cette lessive fut peut-être un de nos meilleurs moments à Royallieu. Car, si ni l'un ni l'autre nous ne savions trop comment nous y prendre, nous fûmes accablés de conseils. Et cela ne se termina pas trop mal. Sur ce chapitre des vêtements, je vous signale que je lui en ai laissé en quittant Compiègne et que je pus lui en envoyer dès mon retour à Paris. Il avait donc des lainages. Heureusement car il semblait très frileux. L'évasion à laquelle tout le monde pensait, l'obsédait. Il était allé plusieurs fois chez le dentiste du camp qui devait rendre de grands services à certains prisonniers. Un marin des environs de Saint-Nazaire, logé dans notre baraquement et qui avait pris votre frère en affection (c'est lui qui le rasait), s'était fabriqué une sorte de coutelas qui lui servait plus je pense de raison d'espérer que d'instrument véritablement utilisable.

Le dépôt d'argent qu'il (Duthilleul) avait à Paris et avec lequel il désirait faire négocier sa libération le préoccupait plus sérieusement. Il s'inquiétait surtout de ne pouvoir prévenir personne de sa présence à Compiègne(...)

Aussi, lorsqu'un jour à 3 h j'appris brusquement que j'étais libre et que je devais avoir quitté Compiègne une demi-heure plus tard, je ne songeais d'abord qu'à joindre votre frère. J'avais perdu tout espoir de libération et ni l'un ni l'autre n'avions noté la moindre adresse. Le marin courut à travers le camp pour le ramener tandis que je remplissais les différentes formalités nécessaires.

J'avais déposé sur son lit ce qui pouvait lui servir lorsqu'il arriva. A ce moment, il était difficile de parler longuement. "Prévenez Serge et le Cousin", me dit-il. Puis il me donna l'adresse de l'abbé Badré au lycée Janson-de-Sailly et ajouta: "Nous nous reverrons". Il m'accompagna encore pendant toutes les démarches, mais nous étions sans cesse harcelés de questions. Il resta debout près du bâtiments A-2, le cou serré dans une ceinture de lainage blanc que lui avait prêtée le marin, pendant tout le temps que je traversais la cour.(...)

Ma soeur à qui je demandais d'aller aussitôt à Janson, vit l'abbé Badré(...) L'abbé remit des bottines, un veston de laine, du linge appartenant à votre frère et qu'il avait conservé rue Descamps, et qui fut ajouté au paquet qui lui fut porté par ma soeur aussitôt à Compiègne. L'important était en effet qu'il sache que la liaison était assurée.(...) Ces paquets à Compiègne jouaient un rôle très important car leur poids pouvait aller jusqu'à 20 kg et il était toléré que des pains y soient attachés extérieurement.(...) J'avais également donné à l'abbé Badré tous les renseignements sur le baraquement où il se trouvait, sa position dans le camp, son désir d'entrer à l'infirmerie, probablement pour être transféré à l'hôpital (...) C'est un peu plus tard, vers la fin avril, je crois, qu'échoua la tentative d'évasion projetée.(...)

A la fin novembre me parvint un mot en allemand me donnant son adresse: André Dufresne, Koncentrationslager, Hamburg-Neuengamme, N° 31 349 - Block 7. Il me prévenait qu'on pouvait envoyer lettres et colis. Malheureusement, depuis le 23 juillet 1944, date à laquelle il m'avait envoyé ce message, les envois étaient devenus beaucoup plus difficiles, la correspondance à peu près coupée."

Un des compagnons de Duthilleul, le Dr. Kaufmann, dit: "Nous sommes partis ensemble pour l'Allemagne le 20 mai 1944. Après un voyage terrible nous sommes arrivés le 24 à Neuengamme"

Jean Lagouche, alias Lafond ou Jacques de Bretagne, autre  compagnon de André Duthilleul (alias Oscar) à Neuengamme, témoigne ainsi:

"Frais tondu, minable dans des oripeaux qu'aurait reniés un de la Cloche, j'étais du troupeau d'environ 7OO hommes parqués aux abords du block 10. Séparé par une bande de 4 m où poussait un maigre soja, avec de chaque côté  une haute clôture de fils barbelés, le block vis-à-vis était, si mes souvenirs sont bons, le block 13.

Nous étions là, abrutis de fatigue d'un voyage de cauchemar depuis Compiègne, anéantis aussi car nous venions de savoir de bouche à oreille que le débarquement avait lieu depuis la veille et chacun de remâcher son désespoir d'avoir, si près du but, été  acheminé dans l'un de ces camps de la mort.

Nos voisins sont éjectés de leur baraque, selon un mode d'une brutalité inouïe de la part des Kapos, monde dont nous allions faire une habitude durant de longs mois.

Soudain, au hasard du dénombrement, mon regard se fixe sur cette tête déjà amaigrie et tondue ras elle aussi. Oscar! Je ne peux retenir un cri et hèle: Oscar!. Ce dernier, car c'était lui, cesse de parler à son compagnon (le Dr. Barraud qui devint son grand ami) et vient auprès des fils qui nous séparent; il me regarde et se détourne, parbleu, je suis méconnaissable. Je hèle à nouveau en disant: "Jacques de Bretagne". Je revois la surprise d'André et il me fait un signe qui veut dire: retrouvons-nous au bout du bastion. Chacun le nez à sa barrière de fils nous nous reconnaissons. André, déjà là depuis un convoi précédent, me donne rapidement la consigne du silence, me dit que parmi nous il y a des mouchards, qu'il faudra nous rapprocher si possible dans les caves au cours d'une alerte. Il me dit qu'il souffre encore du ventre et que son block est déjà affecté au travail qui consiste à pousser de lourds wagonnets. Et de son regard si droit, si pur, il me dit: "Toi aussi tu es là mon vieux Jacques". Pour moi, et aussi puéril que cela puisse paraître, ces mots me touchent car de tout temps avec André nous n'avions, en France, jamais employé le tutoiement.

Autre surprise, alors que chacun avait un matricule cousu à la veste, un écusson différenciait les nationalités par sa forme, sa couleur et sa lettre: les Français lettre F sur triangle rouge. Or André portait la lettre K qui le classait Canadien. Les besoins du service faisaient que nous ne donnions pas nos noms vrais (...) Chacun vivait un personnage. (...) Oscar avait lui, magistralement et mieux que tous, prévu, fouillé dans ses moindres détails une couverture qui fit que même la Gestapo ne sut jamais son véritable nom, de même que sa nationalité. A Neuengamme, il était André Dufresne, Canadien de Montréal.

Sa personnalité, que tous ceux qui l'ont connu savent reconnaître, plus le fait d'afficher être canadien (au camp ils se comptaient sur les doigts de la main) lui conférant un prestige et, par la suite, jouant son rôle très serré, il fut ce qu'il convenait d'appeler "un proéminent".

Un matin, alerte! Un raid massif de bombardement a lieu sur Hambourg, à 20 km. A coups de schlagues, de rotins, les S.S., les Kapos nous engouffrent dans les sous-sols des grands blocks en briques.Oh, miracle! dans cette cohue de milliers d'êtres, je peux enfin me glisser à côté d'André. Il est avide de savoir le pourquoi de la chute de son réseau, ce qu'était le climat de Paris, les contacts, du moins dans la sphère que je connaissais. Il me demanda si la S.D. avait posé des questions sur Oscar.  Ce qui est demeuré curieux à mes yeux c'est que si la question ne me fut jamais posée lors des tortures, elle le fut à mon radio, Jean Perrier, qui sut se taire. Invraisemblance due aux méthodes d'interrogatoires des S.D., mais ma conclusion est que, de peu, les Boches auraient eu le maillon de la chaîne. C'est pourquoi, André, redevenu, grand chef, fit que nos rencontres seraient entourées de précautions en ce camp où il était fréquent que, des compléments d'informations venant de France aux S.S., le prisonnier comparaisse encore et soit questionné de manière bien connue...

Je quittais Neuengamme le 13 juillet pour les usines prisons Hermann Goering.(...)

Peu avant Noël, par un convoi de 8O malades, nous rentrons à Neuengamme et c'est le cérémonial d'entrée: douche, tondu, rasé de partout. Les services sont assurés par des détenus. J'en connais un, un Belge, et je lui glisse à l'oreille, me raccrochant à ce faible espoir: "Est-ce que le Canadien Dufresne est toujours au camp?" Chance! il me dit que oui et que celui-ci est au Revier dans la salle du Dr. Barraud qui, avec le Dr. Kaufmann sont devenus les deux docteurs français du Révier. Cela me réconforte car il ne s'était jamais vu de Français à des postes de commande au camp.(...)

Malade et intrus à la fois, nous sommes en pleine nuit parqués dans les sous-sol des treisses (pour ceux qui connaissent). Le lendemain, je claque de fièvre et j'ai un bon pour aller à la visite. Je suis regardé dans le couloir de l'infirmerie par un docteur polonais qui me fait donner un comprimé et me renvoie. Mais avec la ténacité du désespoir, je me glisse derrière une file d'épaves et je vise la salle du Dr. Barraud. A l'intérieur, une vingtaine de lits à un étage, dans l'un d'eux André!"

Le Dr. Kaufmann dira ce qui s'est passé entre temps pour Duthilleul. "Nous nous sommes  retrouvés à manier la pioche dans un Kommando du camp appelé Klinder; par la suite nous avons eu un travail moins dur: nous étions à entasser des piles de bois.

Puis je rentre à l'infirmerie comme médecin et André travaille assis à faire des tresses. Grâce à Barraud ou à moi-même, il fait des stages à l'infirmerie pour des maladies inventées par nous. Enfin nous trouvons un bon commando pour lui, la "Ressapo". C'était une fabrique de montres pour les obus de D.C.A. En janvier nous évitons un transport qui devait l'envoyer seul dans le camp d'extermination de Gross-Rosen. Je fabrique une conjonctivite et il ne part pas."

C'est dans cet état que Jean Lagouche (Jacques de Bretagne) le retrouve. "Dans cette salle, malade, diminué, je l'embrassai en pleurant et c'est lui qui, descendant de sa planche s'en fut parler au Dr. Barraud, lequel me prit, me fit passer à la douche. André me fit coucher à la planche supérieure, voisine de sa place, revint peu après clouer une feuille de température au bout de ma couche et me dit à l'oreille: "Souviens-toi, même ici se méfier. Repose-toi".

Le lendemain, je passe la radio avec le radiologue, français lui aussi. Je revins me coucher, mais je vis que sur ma feuille de température il y avait un dessin figurant mes poumons, ceux-ci très hachurés à la base, côté droit. Le Dr. Barraud revint avec le docteur polonais qui ne m'avait pas reconnu et qui, feuille en main, justifia mon entrée (il fallait que les médecins français prennent leurs précautions: il y avait trop peu de lits et les Français étaient une minorité acceptée). Ainsi, je pus, grâce à André, à son pouvoir pour me faire accorder un peu plus que ma ration, retrouver la santé. Je restais 23 jours à ses côtés. Je me souviens de la visite du major S.S. et je comprenais le bien fondé de l'attitude d'André tant le S.S. s'attarda à examiner ses yeux.(...)

Un soir le Dr Kaufmann me prit et je quittais la salle pour, traversant la cour, être introduit et inscrit au Revier 2. J'eus pour voisin Louis Martin-Chauffier (...) Souvent le soir, je voyais André. Des nouvelles clandestinement introduites dans le camp nous annonçaient l'approche des Alliés. Nous étions en mars.

Le 22, des cars de la Croix-Rouge suédoise prirent en charge un contingent de malades. Je fus du nombre(...) Un mouvement de S.S., de Kapos nous bouscula, je pus me retourner pour voir André me chercher des yeux, de ses yeux calmes, révélant de ce grand bonhomme une maîtrise de soi, une dignité, une nature rare".

Le 20 avril 1945, c'est l'évacuation du camp. Les troupes anglaises approchant, les déportés partent à pied de Lubeck où ils sont embarqués sur trois bateaux armés de canons anti-aériens que les S.S. font fonctionner contre les avions anglais. Le 8 mai, d'après le dossier A.A.S.S.D.N. (le 2 mai d'après le dossier du Bureau Résistance), le commandement anglais somme les bateaux, ancrés dans la baie, de se rendre à quai et d'amener le drapeau nazi. Devant le refus d'obtempérer, à 14h30, une escadrille bombarde le "Cap Arcona" et le "Thielbeck" où se trouve Duthilleul. Le "Thielbeck" sombre en 10 minutes: pour ce seul bateau, sur 2000 déportés, 5O survivront.

Déclaré "Mort pour la France", le capitaine André Duthilleul sera cité à l'ordre de l'Armée et par le général Montgomery, sera fait chevalier de la Légion d'Honneur, recevra la Croix de Guerre avec palme, la Médaille de la Résistance polonaise en France, et un diplôme  du roi d'Angleterre envoyé par le consul Gawin Wild, ainsi rédigé: "Par ordre du Roi, le nom du capitaine André Duthilleul, Armée française, a été inscrit le 22 mars 1946 dans les annales pour conduite courageuse. Je suis chargé d'exprimer la haute appréciation de sa majesté pour le service rendu".

 

Références:  "Le S.R. Air" de Jean Bézy, pp.124-141, 145, 147, 152, 162, 189,287, 305-306 (Ed. France Empire, 1979);  le "Rapport du Capt Morange"p.93, 247 (A.A.S.S.D.N.);  Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n°169, p.28;  "Un homme d'église dans l'Histoire: Monseigneur Jean Badré", P. 60 à 63, 66, 69 (Ed. Nouvelle Cité, Date?)); "le Temps de la longue patience" de Michel Robida, p.165 et suivantes (Ed. Juillard-Séquana, date?); Archives d'Alger (DP 3313 4)


DUVAL

Constant

Pseudonyme: MORTAGNE

 

 

Né le 15 mai 1878 à Fresnes (Orne) de Arthur Duval  et de  Marie, Elise, Philomène Maunoury Epouse: Marie Wroblenski Profession: médecin Décédé le 29 mars 1943  à  Düsseldorf (Allemangne) 

Réseaux: S.S.M.F./T.R., S.R. Kléber, réseau Roy, mission Lenoir, réseau Hector, réseau Vengeance, réseau Turma.Agent P2

 

Ancien combattant, Constant Duval avait été gazé devant Reims et avait refusé de se faire évacuer. Il était médecin major au 10e régiment d'infanterie, puis, en 1917 au 223e régiment d'artillerie.

Démobilisé en 1919, il devint médecin chef de l'hôpital de Vierzon et se maria. Il possédait une propriété à L'Ile Marie qui devait être détruite par les S.S. avant leur départ le 15 août 1944.

Trop âgé pour faire la guerre de 39-40, dès la retraite de 40, il s'engage dans la Résistance. Recruté par  le commandant Boué du S.R. Air, il est agent P2 à partir d'octobre 1940, dans le réseau Turma. Il est également recruté par Caron pour le réseau Action. Son chef de réseau dira sobrement: "Résistant de la première heure, a organisé avec efficacité les filières à la ligne de démarcation. De haute valeur."

La fiche de proposition pour la Médaille de la Résistance en dit davantage:

"Chef de secteur d'un service de renseignement de l'Armée à Vierzon, il a organisé des boîtes à lettres de réception sur la ligne de démarcation, ouvert des filières pour l'acheminement des courriers, des liaisons ou des prisonniers évadés.

A opéré lui-même le passage de documents à travers la ligne de démarcation quelles que soient les circonstances et à tous moments, au péril de sa vie.

Devant les difficultés de passage, il avait entrepris la confection de faux papiers allemands et français.

D'un tempérament très généreux, s'est opposé à ce que des jeunes franchissent la ligne avec des courriers dangereux et les a remplacés chaque fois.

Malgré l'arrestation de ses compagnons d'arme, il est resté à son poste.

Arrêté lui-même le 9 octobre 1941 à six heures du matin par la Gestapo en uniforme à Vierzon (un nommé Bahni de la Gestapo de Vierzon a assisté à l'arrestation et à la perquisition), il a été incarcéré à Fresnes jusqu'au 16 décembre 1941, puis transféré en Allemagne le 19 décembre avec un convoi d'intellectuels.

Il n'a jamais rien laissé connaître à l'ennemi sur l'organisation de nos services, ni les points de contact avec l'état-major qu'il connaissait.

Transféré à Wupperthal puis à Düsseldorf où il décède des suites de mauvais traitements le 29 mars 1943."

D'après l'attestation de tous ses camarades de captivité, il n'a plus été revu à la prison de Düsseldorf depuis mars 1943, date à laquelle on perd sa trace (renseignement donné par Mme Duval). Il est possible qu'il ait été fusillé.

Constant Duval recevra la Croix de Guerre (citation à l'ordre du corps d'Armée) et la Médaille de la Résistance.

 

Références: Archives du Bureau "Résistance"; fiche pour la Médaille de la Résistance; déclarations de Mme Duval.


 

 

 
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