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Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
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MEMORIAL NATIONAL A.A.S.S.D.N. / Ramatuelle - Var ( Livre d'Or )
Biographies des Noms gravés sur le Monument: Ds-Duk
 

DUBUC

Pierre, Marie

 

 

Né le 22 juin 1920  à  Sainte Adresse (Seine maritime) de Léon Dubuc  et de Héléne, Marie Pelletier Célibataire Profession: comptable Décédé le 2 juillet 1944  dans le train de Compiègne à Dachau

 Réseau: S.S.M.F./T.R.Agent P2

 

Pierre Dubuc est le second d'une famille de dix enfants. Il a dix-neuf ans au début de la guerre 1939-40, il exerce alors la profession de comptable et parle l'anglais.

Le 3 juin 1943, il entre à la Sécurité militaire à Alger. Pour une mission, il est débarqué par sous-marin près de Toulon, fin octobre 1943.

Le lieutenant colonel Lafont attestera qu'il "a rendu à son chef de poste des services appréciés. Chargé du transport du courrier et de maintenir le contact avec les postes voisins, s'est acquitté de ces missions à l'entière satisfaction de ses chefs. A toujours fait preuve de calme et de sang-froid, même au cours de périodes difficiles." Il a fourni des renseignements précieux sur les agissements de la Gestapo et de la Milice.

Arrêté alors qu'il se rend chez son chef de poste, il est interné le 27 avril 1944 .

Un de ses compagnons de détention, Alexis Le Douguet (de la mission Joie), témoignera du départ de Compiègne et de la suite de leur calvaire:

"Nous partons pour Compiègne.

Dès l'installation dans le car, des exclamations fusent: "Bonjour Fanfan, Mercier, Dubuc..." Le service semblait s'être donné rendez-vous, il y avait là Charles (Bellet*), Mercier, Denhaene*, Rousselin*, Dubuc, Caubet*, de Peich*, Fanfan (Le Henaff*) et moi.

Par chance, nous arrivons à Royallieu la veille du départ d'un convoi, ce qui nous faisait quinze jours à passer là.

Ces quinze jours ont été inoubliables pour tous. Le temps était beau et il n'y avait rien à faire. Nous passions nos après-midi étendus sur l'herbe, lisant un livre de la bibliothèque.

Pas d'Allemands ou peu. Quelques services rendus par notre équipe au cuisinier nous valait des carottes, de la soupe en supplément....

Mais les quinze jours délicieux eurent une fin. Le 2 juillet au matin, parmi 2 166 détenus (536 d'entre eux mourront dans les wagons, la plupart entre les 2 et 3 juillet), nous embarquions dans ce trop célèbre train qui sera appelé plus tard "le train de la mort". Nous avions réussi, malgré un appel par ordre alphabétique, à nous réunir à nouveau et nous étions tous dans le même wagon.

Dès l'installation nous nous rendîmes compte que le voyage ne serait pas de tout repos. Nous étions cent dans le même wagon et seules deux toutes petites ouvertures nous aéraient.

Le train démarre à midi. Nous nous installons tant bien que mal, encastrés les uns dans les autres. Il faut chaud. Vers quinze heures, l'atmosphère devient irrespirable. Nous nous aspergeons d'eau mutuellement pour avoir une illusion de fraîcheur. Beaucoup se lèvent pour se dégourdir un peu. D'autres somnolent. Le train avance trop lentement pour créer un courant d'air. A dix-sept heures, un orage formidable plane sur nous. Personne ne dit mot. Nous sommes tous accablés par cette chaleur. On entend des respirations haletantes. Je pense à mes narines. Charles est à un mètre de moi, assis. Il a un chapelet à la main et il prie à voix basse. De temps en temps, il regarde chacun de nous, un sourire sur sa face ruisselante de sueur: "çà va?" "ça va", lui répond-on. Puis c'est un autre qui pose la question, puis un autre.

Le nombre des dormeurs augmente. Ceux qui ne dorment pas, comme moi, sont déjà inconscients de ce qui se passe. Je ne reprendrai le contrôle de moi-même que vers onze heures ou minuit.

Je touche un camarade, il est tout chaud, trop chaud pour que cela soit normal. A tâtons, dans l'obscurité, je cherche sa tête. Il ne respire plus. Une peur irraisonnée s'empare de moi.; j'appelle à voix basse d'abord, puis plus fort: "Charles, Fanfan?". Enfin j'entends Mercier et je réalise. Ils sont morts en dormant, asphyxiés par la production de gaz nocifs. Nous essayons de nous compter mais jusqu'au lendemain matin, c'est impossible.

Je m'endors, brisé. Le lendemain, le spectacle est terrible. Combien sont-ils appuyés les uns contre les autres et qui ne se réveillerons plus? Combien restent vivants? Trente six sont debout. Soixante quatre sont là et qu'il faut dégager, ranger dans un coin pour que les autres essaient de vivre. ...

Dans l'après-midi nous nous arrêtons près de Revigny-sur- Ornain près de Bar-Le-Duc. Il nous faut alors prendre les cadavres du wagon d'à côté, les mettre dans le nôtre. Puis nous repartons à cent dans les wagons rendus libres. Jusqu'à Dachau nos amis, nos camarades de lutte sont là, à côté. Puis, nous descendons, abandonnant ce train et toutes ses victimes en gare. Que sont-ils devenus? Nous restions à deux du service: Mercier et moi..."

Pierre Dubuc est un de ceux qui sont morts le 2 juillet .

Il sera déclaré "Mort pour la France".

 

Références: Archives du Bureau "Résistance"; "Les Services de renseignements 1871-1944" de Henri Navarre, p.262 (Ed. Plon, 1978);  Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n°124, p.10, n°1, p.27


DUCHESNE

Charles, Emmanuel, Georges

Pseudonyme: CHARLES

 

 

Né le 20 avril 1911  à  Houlgate (Calvados) de Charles, Maurice, Duchesne  et de  Adolphine, Jeanne Bouca Epouse: Nelly... Profession: électricien Présumé décédé le 15 avril 1945  à  Flossenburg  

Réseaux: S.R. Air ( Samson), réseau TurmaAgent P2

 

Charles Duchesne était électricien artisan quand il fut appelé sous les drapeaux en 1939, comme 2ème classe dans le Génie.

Le 9 janvier 1943, il signe la formule par laquelle il déclare "s'engager à servir avec honneur, fidélité et discipline dans les F.F.C. pour la durée de la guerre actuellement en cours plus trois mois". Il est recruté par Brizard pour le réseau Turma, comme radio. (Il a fait l'École de transmission et de liaison de Versailles.) Dans le S.R. Air, il devient le radio du chef des opérations aériennes ( réseaux Samson et Turma), appartient à la D.G.E.R.

Il est arrêté le dimanche 26 décembre 1943, en même temps que André Duthilleul*, adjoint du commandant Gérard, officier de liaison pour le S.R. Air entre la France occupée et les bureaux de Londres et d'Alger, Marc de Finfe*, ami et aide de Duchesne, et son beau-frère, Armand Lequet.

Le rapport, signé Maurice Moury, chef de réseau P3/AV du réseau Samson, devant servir à établir les droits  de pension de Mmes Duschesne et de Fynfe, précise les circonstance des arrestations:

"Vers 6 heures du matin, Charles Duchesne quitte son domicile, 7 rue Guersant (Paris XVIIe), pour se rendre dans la chambre du 6e étage, 35 Bd Gouvion-Saint-Cyr à Paris, où il a installé ses postes pour communiquer avec Londres. Conformément à son plan de trafic et aux ordres qui lui ont été donnés par André Duthilleul, il doit être à l'écoute de bonne heure et faire une émission dans la matinée.

Vers 8 heures, alors qu'il travaille tranquillement dans sa chambre, environ 5O hommes de la Gestapo arrivent Bd Gouvion-Saint-Cyr et cernent l'immeuble du n°35, à l'angle de la rue Guersant et qui possède  une entrée de service sur cette rue. La Gestapo visite l'immeuble et, vers 10 h, découvre Duchesne dans la chambre et l'arrête en même temps que son beau-frère Armand Lequet.

Pendant ce temps un autre groupe d'environ 5 agents de la Gestapo est allé au domicile de Duchesne, 7 rue Guersant. Il y trouve sa femme et son fils Roland, âgé de 10 ans et demi. Les Allemands perquisitionnent minutieusement, ne découvrent rien de suspect, mais attendent.

Vers 10h30, André Duthilleul arrive et, bien qu'il se présente comme un client de Duchesne, qui, pour couverture, faisait de menues installations électriques, il se fait arrêter. Vers midi, deux Allemands restent sur place; les trois autres emmènent Duthilleul qui, arrivé dans la rue, tente de s'échapper. Les Allemands tirent, Duthilleul est blessé, repris et durement jeté dans une voiture.

Vers 17h Marc de Finfe vient en visite 7 rue Guersant, chez son ami Duchesne. Il est arrêté à son tour par les deux Allemands en planton chez Mme Duchesne qui bien sûr n'a pas pu sortir. Nos quatre camarades se sont retrouvés le soir même rue des Saussaies. Peu de jours après, ils sont internés à Fresnes.

Armand Lequet, le 11 février 1944, quitte Fresnes pour l'Allemagne. Duthilleul, Duchesne et de Finfe quittent Fresnes vers le 20 mars 1944 et sont transférés à Compiègne. Le 27 avril 1944, ils partent pour l'Allemagne, où, après être passés par Weimar, ils sont dirigés sur Hambourg puis au camp de Flossenburg.

Marc de Finfe y serait mort en décembre 1944 ou janvier 1945, de faim et d'épuisement (il est dit fusillé dans les Archives d'Alger).

Charles Duchesne y serait mort, lui aussi à bout de force, dans le courant d'avril 1945.

André Duthilleul a  été dirigé sur Lubeck peu avant l'arrivée des Alliés et embarqué sur un cargo qui a été coulé par la R.A.F.

Armand Lequet, seul est revenu mais malade.

Mme Duchesne a appris la mort de son mari et celle de de Finfe par un déporté rentrant de Flossenburg, le commandant Perrin, qui est venu lui apporter chez elle, vers fin mai 1945, une petite boîte ayant appartenu à son mari.

Le commandant Perrin était lui-même complètement épuisé, il ne pesait que 42 kg, et, pour marcher, devait s'aider de béquilles. Il annonça qu'il devait entrer dès le lendemain à l'hôpital Bichat.

Des parents de Mme Duchesne y allèrent deux jours après et le virent. Le commandant Perrin leur confirma la mort de ses camarades de camp Duchesne et de Fynfe. Mme Duchesne voulut le revoir quelques jours après, mais elle apprit que le commandant Perrin n'était plus à Bichat et elle ne put obtenir aucune adresse."

Déclaré "Mort pour la France", Charles Duchesne sera proposé pour une citation à l'ordre du Corps d'Armée et recevra la Médaille de la Résistance.

 

Références: Archives du Bureau "Résistance;  "Rapport du Capt Morange" p.168 (A.A.S.S.D.N.);  Archives d'Alger (n°3316 145)


DUDEZERT

André

Pseudonyme:  DUDULE

 

 

Né le 8 mars 1904  à  Rouen de Jean Dudézert  et de ... Célibataire Profession: inspecteur de police des renseignements généraux Décédé le 2 décembre 1944  à  Ellrich (Allemagne) 

Réseaux: Uranus du S.R. Kléber, sous-réseau Casino (S.R. Guerre P4), S.S.M.F./T.R.-KAgent P2

 

André Dudézert, bachelier es-sciences, parlant anglais et allemand avait été en Syrie en 1926-1927 et avait fait la guerre de 1939-40. Il était devenu inspecteur de police des Renseignements généraux.

Engagé dans la Résistance, en avril 1943, il est en service actif dans le réseau Uranus (sous-réseau Casino) du S.R. Kléber, sous les ordres de Jean Bressard (devenu directeur de mission France-Equateur).

L'inspecteur Henri Vaguet, sous-chef au Service des Renseignements de Besançon, atteste que "l'inspecteur de la Sûreté nationale André Dudézert, affecté au service des Renseignements généraux de Besançon en tant qu'inspecteur motocycliste, assurait la liaison entre divers maquis du département, qu'il renseignait sur les opérations répressives en perspective. Il dut, à la suite de certains renseignements, prendre la fuite et se réfugier dans les environs de Besançon. Il rejoignit son poste quelque temps après, croyant les renseignements en question erronés et continua son activité résistante".

Son père, le capitaine Jean Dudézert, précise: "Le colonel Maurin Jean, ex-commandant de la Région D2 des F.F.I., chef de la Résistance de Franche-Comté, fournissait à mon fils les renseignements d'ordre militaire provenant de l'interrogatoire des prisonniers de guerre rapatriés d'Allemagne, qu'il recevait au Centre de libération placé sous son commandement."

Le Cd Lochard, chef du S.R. Kléber, attestera qu'au cours de l'année 1943, André Dudézert "a fourni de nombreux papiers d'identité aux agents du réseau. A évité de nombreuses arrestations par les renseignements qu'il a donnés sur l'action et les intentions de la Gestapo. A été pour ses camarades un exemple de courage et d'abnégation totale."

Il est arrêté par la Gestapo, le 1er novembre 1943 à 12h45, à son restaurant habituel de Besançon, le "Petit Polonais", rue du Capitol, pour menées terroristes, espionnage et fausses cartes d'identité.

Déporté le 26 janvier 1944, il est officiellement décédé à Ellrich (Allemagne) le 2 décembre 1944. Mais les informations sur sa mort sont contradictoires. D'après un témoin, M. Théo, éclusier à Rivotte, Besançon, il serait mort du typhus à Buchenwald l'hiver 1945. Les services de recherches ont indiqué à son père l'itinéraire suivant: Buchenwald (fin janvier 1944), Dora (13 mars 1944), départ de Dora le 14 septembre 1944 en direction de Cassel.

Déclaré "Mort pour la France", André Dudézert recevra la Légion d'Honneur, et la Médaille de la Résistance.

 

Références: Archives du Bureau "Résistance; : "Rapport du Capt Morange" p.168 (A.A.S.S.D.N.);  Archives d'Alger (n°3316 145);  Bulletin de l'A.A.S.D.N. n°13, p.4


DUFETEL

Georges, Charles, Jules

 

 

Né le 21 février 1886  à Boulogne-sur-Mer (Pas-de- Calais) de Jules, Aimable Dufetel  et de  Geneviève, Rosalie Lassalle Epouse:  Marguerite, Marthe Leleu Profession: architecte Décédé le 6 novembre 1944  à  Sonnenburg (Prusse Orientale)

 Réseaux:  Uranus du S.R. Kléber, S.S.M.F./T.R.-KAgent P2

 

Georges Dufetel,  jeune architecte, a fait la guerre 1914-18. Blessé le 15 juillet 1918, il  a perdu un bras. A reçu alors la Légion d'Honneur, la Médaille militaire et la Croix de Guerre avec quatre citations

Mutilé à 100 %, il ne participa pas à la guerre 1939-40, mais son fils aîné, Robert, né en 1911, y a été fait prisonnier et le second, Pierre André, né en 1922, y a combattu comme sous-lieutenant d'aviation.

Il a 54 ans quand il s'engage dans la Résistance. G. Horel, chef de district du canton de Cysoing (Lille), alias "Leclerc", du groupe Libération Nord de Lille, déclarera:" Georges Dufetel, alors architecte à Boulogne-sur-Mer, a effectué la liaison entre M. Cremer (ingénieur), directeur des établissements Alsthom à Strasbourg, et moi pendant toute l'occupation allemande pour la transmission de plans, documents et renseignements en provenance de la région d'Alsace.

En outre, mon ami Dufetel me donnait tous les quinze jours (au cours de réunions à la Chambre d'architectes de Lille) les renseignements militaires sur les mouvements du port de Boulogne et les fortifications de la côte. Tous ces renseignements et les documents étaient remis au groupement de Libération dont j'étais membre, mon chef, le capitaine de réserve Clément (?), en était le récepteur."

Émile Cremer, dont l'organisation de Résistance avait son centre à Belfort, dit: " J'ai remis régulièrement (à Dufetel) des documents d'ordre militaire, politique et économique en vue d'être transférés aux Forces Françaises Libres.

"Il est venu à plusieurs reprises à Belfort et moi-même je l'ai rencontré à Paris, notamment avec M. Horel de Lille, début 1942, en vue de nous concerter sur la façon la plus propice de rendre notre travail efficace. Il avait été convenu que des contacts nécessaires seraient pris avec les agents compétents en vue d'un voyage par avion en Angleterre, pour y exposer entre autres la situation spéciale faite à l'Alsace par l'occupant."

Georges Dufetel est arrêté le 24 septembre 1942 à son domicile, 28 rue des Pipots à Boulogne-sur-Mer. Il est interné à la prison de Loos, avant de retrouver Émile Cremer, lui-même interné, à Strasbourg. Ce dernier dira: "D'un séjour commun à la prison de Strasbourg, Dufetel et moi nous sommes concertés sur les déclarations à faire à la Gestapo, ce qui a permis à Dufetel d'échapper à la peine de mort, commuée en trois années de réclusion.

Vu la dernière fois au Conseil de guerre de Berlin siégeant à Torgau (Saxe) le 10 décembre 1943, je n'ai pas de renseignements sur les circonstances de son décès que je n'ai appris qu'à mon retour."

Georges Dufetel a été déporté à Torgau, il décédera le 6 novembre 1944 à Sonnenburg (Prusse Orientale).

Déclaré "Mort pour la France", il recevra la Médaille de la Résistance.

 

Références: Archives du Bureau "Résistance";  Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n°13, p.4


DUHALDE

Paulette

Pseudonymes: LA FÉE, LAFAYE, JOJO

 

 

Née le 23 juillet 1921 à Flers (Orne) de Edouard Duhalde  et de  Renée Grandguillot Célibataire Profession: employée de banque Décédée entre le 23 et le 29 avril 1945 (selon les sources) à Ravensbrück

Réseau : S.R. Air 40 - VillonAgent P2, P1

 

Rescapé de la Grande guerre, Édouard Duhalde avait épousé Renée Grandguillot, de Flers; il était alors mécanicien au garage Guillon, son épouse ouvrière dans une entreprise de tissage. Paulette, leur unique enfant, naquit le 23 juillet 1921, 14 rue du Moulin à Flers. Puis la famille habita 55 rue du Champ de Foire à Flers, et, au début des années 3O, Mme Duhalde ouvrit un petit café, le café de l'Automobile, 20 place du Marché, tandis que Édouard Duhalde, devenu inspecteur de l'Automobile Club de l'Ouest et agent de la Défense Automobile Sportive, tenait une auto-école.

De 1927 à 1939, Paulette Duhalde fit ses études à l'institution Notre-Dame. C'était une jeune fille toujours souriante, aux lumineux yeux verts, de santé fragile, altruiste, intelligente et enthousiaste. A dix sept ans, grande admiratrice de sainte Thérèse, elle voulait entrer au Carmel de Lisieux; quelques mois plus tard, fascinée par la vie d'Hélène Boucher, elle parlait de devenir aviatrice.

Mais elle entre à la succursale de la Banque de France comme secrétaire et comptable. C'est la guerre, la défaite, les Allemands approchent de la Normandie, la petite employée n'hésite pas à demander à son directeur s'il va laisser piller les biens de la banque. Ainsi, elle aide au départ des archives et sept camions seront dirigés vers Bergerac. C'est son premier acte de résistance.

En février 1941, elle est recrutée par le S.R. Air 40, sous-réseau Jeanne, qui tire son nom de son responsable caennais Robert Jeanne*, lequel succède à Esparre*. Paulette constitue le seul maillon du réseau à Flers. Ses parents ne connaissent rien de ses activités. Elle a pour mission de transmettre des rapports sur le mouvement des troupes allemandes et leur matériel et exécute des missions d'acheminement de courrier à Vire, Caen, Alençon, Paris.

Le dossier (Brunet) de jugement du tribunal allemand donne des éléments sur ses activités. Il faut les considérer avec une extrême prudence, dans la mesure où ils proviennent surtout d'interrogatoires des membres du groupe, qui avaient pour consignes de gagner du temps et de mentir s'il le fallait (ou s'ils le pouvaient...). Il y est dit qu'elle aurait été contactée par Esparre, à qui elle aurait fourni cinq rapports (inscriptions murales, fléchages d'itinéraires, numéraux de secteurs postaux, nombre, catégorie et type des avions stationnés sur la base de Flers, position des projecteurs et transport de troupes), les renseignements étant basés en partie sur les rumeurs.

Jeanne ayant pris la succession d'Esparre, Paulette lui fournit de 12 à 15 rapports. L'un de ceux-ci, saisi par les Allemands et figurant aux pièces du procès, comprend le texte suivant:

"Août 1942 - A Flers

- Grosse activité ici et aux environs durant les quinze premiers jours.

a) Transport de munitions dans la semaine du 19 au 27 juillet, arrivée d'environ 30 wagons dont 10 ont été acheminés par Châteaudun (Eure et Loire). Les munitions furent entreposées dans les environs du terrain d'aviation.

b) Transport de troupes concernant les formations stationnées dans cette contrée.

c) Transport de carburant: arrivée de 4 citernes qui furent déchargées dans le dépôt Desmarais (maison camouflée près du terrain d'aviation).

Dans la caserne de Strasbourg, rue J. Guevelec et dans la rue R. Lenoir, mise en batterie de mitrailleuses pointées sur la rue.

Des tranchées sont creusées dans le parc pour abriter des munitions. Simultanément, un véhicule d'écoute radio pourvu d'une antenne de 7 à 8 mètres de long a été mis enstation.

En face du terrain d'aviation, sur la terrasse de l'abattoir, se trouvent une batterie de D.C.A. et un poste d'écoute.

Sur le terrain d'aviation près du V.O., ont été installées en triangle 3 batteries de D.C.A. comprenant chacune  6 pièces de 77.  Les pièces sont pointées en direction de la route Paris-Granville; chaque batterie est munie de 3 projecteurs.

Sur l'ancien terrain de sport de Haze (sur le V.O. en face du terrain d'aviation ) se trouve un amoncellement de caisses contenant des torpilles: petites et grandes torpilles munies d'un mécanisme de lancer (inscription sur les caisses: 2 pièces 50)"

Les informations contenues dans ce rapport correspondent à une réalité attestée par une note du commandement allemand de la région aérienne.

Après l'arrestation de la cheville ouvrière du groupe, Brunet* , un autre de ses membres, Doucet*, demande à Paulette Duhalde de mettre en garde Jean, par une lettre poste restante. Ainsi est-elle amenée à écrire la lettre suivante, qui sera saisie à la gare Saint Lazare et mise à la disposition de le justice militaire allemande:

" Cher ami

Comme vous me l'aviez promis, je comptais sur votre visite cette semaine, mais certainement des événements imprévus vous ont empêché de réaliser le programme prévu.

J'ai reçu en effet lundi midi une carte du beau-frère de notre ami de Perpignan m'informant que M. Roland s'était blessé sérieusement le 11 de ce mois par suite d'une chute sur de la tôle. Le malheureux est dans une situation alarmante et on craint pour lui. Le contenu de la carte ajoutait que vous ne le trouveriez pas à son domicile si vous vous rendiez dans sa belle ville.

Au cas où vous voudriez  avoir des renseignements complémentaires, il vous faudrait aller chez la personne qui m'a mise au courant. Cette dernière vous donnera alors tous les détails concernant l'accident.

Comme je ne l'ai pas vu personnellement, j'ai averti brièvement la personne en question que je vous ai informé par télégramme. Depuis, je suis sans nouvelle.

Peut-être êtes-vous  mieux au courant que moi-même, mais je préfère cependant vous informer, bien que votre silence me laissait supposer que vous n'êtes plus dans la région à la suite des derniers événements.

Je vous apprends que j'ai débuté dans mon nouveau poste de travail et que vous pouvez me toucher à cet endroit tous les jours aux heures que je vous ai indiquées et qui constituent l'horaire normal des administrations.

Croyez, mon cher ami ,à mes sentiments cordiaux et dévoués.

Signé: Lafaye"

En 1942, une "taupe" s'est infiltrée dans le réseau. Les 11 et 12 novembre, des arrestations se produisent à Caen. Le 9 décembre, la Gestapo fouille le logement des Duhalde, tandis qu'une autre équipe de policiers allemands vient arrêter Paulette Duhalde à la Banque de France. En l'absence du directeur, une employée, Mme Vaubaillon, les reçoit. Au moment de  partir, Paulette arrive à glisser à l'oreille de cette dernière: "Mon sac..." (Il contient des plans du Mur de l'Atlantique.)

La police allemande l'emmène en voiture devant le café de ses parents. Voyant passer une amie, elle réussit à lui dire:"Vite, rue du Champs de Foire...le coffret... dans le secrétaire de ma chambre". L'amie comprend, fait le nécessaire, si bien que la perquisition ne donnera rien.

Un ami de la famille, qui se précipite à Caen pour alerter le groupe, arrive trop tard, ses membres  seront arrêtés.

Paulette Duhalde est transférée à Paris. Elle a emporté une photo de Sainte Thérèse de Lisieux et dira à une amie de détention qu'elle a eu devant cette image durant le transport, le pressentiment qu'elle ne reviendrait pas. Ce soir-là, elle couche à la caserne Bonnet et grave son nom sur le mur de la cellule (on le saura par un occupant suivant, M. Wains).

Le 10 décembre, elle entre à Fresnes où elle va rester cinq mois au secret: pas de lettres, pas d'ouvrage, pour seule lecture un Évangile remis par l'aumônier de la prison. Elle peut communiquer avec une voisine de cellule, Claudine Masse, par la bouche de chaleur. Huit autres membres du groupe Jeanne sont également au secret dans la même prison.

Cependant, les parents de Paulette Duhalde multiplient les démarches pour savoir où se trouve leur fille, déposant dans les principales prisons allemandes de France des colis à son nom. Enfin, après quelques mois, à un retour d'emballage, ils découvrent quelques mots tracés d'une pointe extrêmement fine: elle dit où elle est et qu'elle attend son jugement. Lors d'un autre retour d'emballage, dans le double fond recollé d'une boite, ils trouvent une lettre au crayon.

"Le 19 avril 1943

Mes parents adorés,

Je marque ces quelques lignes malgré les sévères punitions que j'aurais si j'étais prise, mais tant pis! Votre chagrin doit être tellement grand et votre peine si profonde que je ne peux supporter plus longtemps la peine de votre souffrance. Oh! comme je voudrais être près de vous à vous câliner, à vous consoler.

Dites-vous bien que votre petite fille ne cesse de penser à vous, de prier pour vous, pour le proche retour. Que la pensée du retour vous soutienne comme elle me soutient moi-même, car vous devez bien penser que je souffre moralement et tant que parfois je me demande si je ne deviendrai pas folle dans cette tombe vivante.

Je suis seule dans une cellule, sans parler, sans sortir (10 minutes de promenade par semaine), sans affection et sans aucun travail, quand vous ne me voyez pas et ce depuis plus de quatre mois. Enfin j'étais trop heureuse et je ne m'en apercevais pas! Aussi comme je vous aimerai et vous gâterai à mon retour (mais quand?). Faites tout ce que vous pouvez pour moi si vous pouvez me faire sortir d'ici ou même aller dans un camp de concentration, car où j'irai, je serai mieux qu'ici. Ne vous fatiguez pas, gardez intactes vos santés, et ne vous inquiétez pas pour moi si je suis malade on me soignera ou on m'enverra à l'hôpital. Merci pour vos colis car c'est pour moi un grand réconfort, ici la ration est maigre, jus le matin à 4  heures, pain avec un peu de margarine et soupe sans légume, la viande une fois par semaine, je serai moins difficile en rentrant. Recevez-vous mes lettres? J'écris toutes les trois semaines. Vous, écrivez-moi souvent car c'est un grand rayon de joie qu'une lettre de vous dans mon isolement. Tout mon coeur est à vous et ma pensée vole jour et nuit vers vous. Ne mettez jamais de lettre dans vos colis car je ne pourrais plus en recevoir.

Envoyez-moi un sac à provision ou de voyage car je n'ai rien pour mettre mes affaires si je pars d'ici. Envoyez-moi une gaine et je vous remettrai celle que j'ai sur moi pour la faire réparer, mon turban, des épingles à cheveux, la veste de mon tailleur marron et surtout du travail: tricot, broderie, jours, couture, dans chaque colis car le temps est si long ici. Envoyez-moi un peu de buis bénit, quelques fleurs si possible, comme je voudrais pouvoir en cueillir avec vous et voir le beau jardin de mon petit papa en ce printemps. Ne soyez pas tristes à Pâques, je penserai à vous, je prierai avec vous et suis toujours près de vous (joyeuses Pâques quand même), l'année prochaine nous serons peut-être réunis pour la fêter.

Amitiés aux amis, à la Banque, baisers aux cousins, à la cousine et à toute la famille, pour vous, vous avez le meilleur de moi-même, toute ma tendresse, mes baisers et mes caresses, je vous entoure de mes deux bras et vous embrasse de tout mon coeur. Celle qui restera toujours votre petite fille.

Paulette"

Le procès se déroule dix jours après l'envoi de cette lettre, à la prison de Fresnes, il concerne neuf co-accusés du même groupe, qui , pour certains, ont travaillé ensemble sans s'être vus. Ils font connaissance à cette occasion. C'est le cas de Paulette et de la comtesse Majo-Durazzo, qui possède un hôtel à Houlgate, lieu qui lui a permis de fournir des renseignements sur les installations défensives de la côte normande.

L'ingénieur Maury dira: "J'ai vécu côte à côte avec Paulette Duhalde seulement pendant une semaine, celle du procès (il devait durer onze jours). Cela m'a amplement suffi pour l'admirer beaucoup. J'ai gardé d'elle un souvenir merveilleux. Je la verrai toujours devant les Allemands, avec ses yeux magnifiques et son attitude courageuse qui étonna les officiers supérieurs de la Luftwaffe. J'avoue que souvent, je l'ai citée en exemple, tant son tranquille courage m'avait impressionné."

La comtesse Majo-Durazzo rapportera: " Le colonel allemand qui présidait notre Conseil de guerre, lui dit devant nous tous (nous étions neuf): Mademoiselle, en ma qualité d'officier allemand, ennemi de la France, je vais vous condamner, mais en tant que soldat, je m'incline devant votre attitude et je salue votre patriotisme.

Paulette était sans illusion, poursuivra Mme Majo-Durazzo: elle s'attendait à être fusillée. A sa grande surprise, elle se vit infliger cinq ans de forteresse."

Rentrée dans sa cellule, épuisée, "elle pleura beaucoup, dit Mme Masse, car elle n'ignorait pas la dureté des prisons et se savait physiquement peu forte. Mais elle était brave et surmonta cela très vite"

Elle quitte alors le secret pour une cellule commune et, au mois de juin, peut recevoir la visite de sa mère, qu'elle voit à travers des barreaux.

En prison, on lui donne le surnom de Jojo. Elle partage, au troisième étage, la cellule 308 avec deux autres prisonnières, Eva et Monique. Mme Masse  rapporte, dans son livre "Six mois à Fresnes", qu'elle parle avec elles par un petit trou qui se trouve au dessus du robinet de lavabo dans les deux cellules. Elle dit: "La seconde camarade d'Eva a une voix si douce que c'est un plaisir de l'entendre. C'est Jojo. Elle est toute jeune. C'est elle, paraît-il, qui nous sert la soupe".

Paulette, en effet, bénéficie du statut de Kolfactor, c'est-à-dire préposée aux chariots des cuisines. Les Kolfactor font le ménage des couloirs, puis distribuent les colis et la soupe.  Le chariot passe devant chaque cellule. La surveillante allemande ouvre la porte, de l'autre côté de laquelle les détenues doivent se trouver la gamelle à la main. La Kolfactrice a l'interdiction de parler.

Le 3O août 1943, Jojo écrit à ses parents une lettre qui laisse entrevoir un rebondissement de son procès:

"J'ai appris ces jours-ci que "notre affaire" avait un renouveau d'activité, ce qui fait que je ne sais toujours rien de neuf au sujet de ma condamnation à cinq ans. Peu m'importe, je sais que je ne les ferai pas. Mais depuis neuf mois que j'ai quitté la maison, la séparation est bien longue et parfois le cafard fait irruption dans la cellule. Je suis avec trois gentilles camarades et j'ai toujours été privilégiée à ce sujet. Voici l'emploi de mon temps à Fresnes: 6 heures, lever pour servir le café à l'eau à mes camarades. 7 heures, déjeuner. 8 h30: on vient me chercher, je travaille au balayage, lavage et brossage des planchers, lessive, services divers, etc. 12 heures, je distribue la soupe. 13 h 30: service comme le matin jusqu'à 16 heures. Je rentre alors en cellule jusqu'au lendemain. Nous dinons pour, à la tombée de la nuit, nous mettre au lit, car nous ignorons ce qu'est l'électricité, et, l'hiver dernier, je me suis vue forcée de me coucher à 17 h, car pas d'éclairage. Quelle vie d'enfer! Comme j'appréhende cet hiver! J'espère ne pas le passer ici, il y fait tellement froid!... Merci de tout ce que vous faites pour moi. Merci à tous les amis. Je prie avec vous et pour vous. Il y a un an j'étais si heureuse et pourtant je n'ai pas le droit de me plaindre, à côté de toutes les misères que je côtoie ici...

Paulette."

Le 2 septembre, billet clandestin:

"Papa, sois toujours très courageux et petite maman, souris comme tu sais si bien le faire. Ne vous faites pas de souci pour moi. C'est dur évidemment, mais comme ensuite la vie sera belle!

Toujours rien de neuf pour mon affaire."

Sur la jeune fille, les témoignages d'anciennes détenues recueillis par Paul Labutte sont très nombreux, tous évoquent une image lumineuse.

Mme Masse: "Paulette était la meilleure des camarades. Son dévouement pour toutes celles qui étaient dans la peine était la consolation quotidienne. Toujours aimable, son sourire, en distribuant la soupe, était un rayon de soleil. Pour nous, qui avons partagé sa cellule, nous connaissons mieux sa grandeur morale."

Madeleine Jeanne: "Paulette était un amour. A Fresnes, où chaque jour je la voyais, ses yeux et son sourire m'ont souvent aidée. Quand, plus tard, j'ai pu lui parler, je l'ai encore plus appréciée. Elle avait un moral magnifique et son patriotisme ne s'est jamais démenti. L'aumônier l'aimait beaucoup et aux trois messes qui nous ont été faites, c'est elle qui a servi le prêtre."

Mme Richard: "Mon mari, mon fils de vingt ans et moi étions arrêtés et séparés. Elle me dit, me voyant tant de peine: Je saurai où ils sont! Le lendemain, elle me donna leur numéro de cellule et elle ajouta: Préparez colis à telle heure avec des petits mots dedans. Au prix de quelle adresse elle les fit passer...Elle se privait trop de ses colis de Croix-Rouge et je la grondais de tant donner aux autres."

Mme Noémi-Hanny Lefebvre, rappelant les échanges d'une cellule à l'autre par la canalisation, dit: "Je suis restée longtemps au début à ne connaître de Jojo que sa voix... Ce n'est qu'après quelques semaines que j'ai fait le rapprochement entre cette voix et les yeux si clairs de celle qui nous servait la soupe... Ce que je peux vous dire c'est le rôle admirable que Jojo joua en tant que Kalfactor et qui la mettait dans la possibilité de nous rendre à toutes les plus grands services. Il est bien certain qu'elle ne pouvait faire cela sans courir elle-même les plus grands risques. Mais jamais cette considération ne la fit hésiter une seconde... Qu'aurions-nous fait sans elle?... Je sais qu'après mon départ, elle a été jusqu'à avaler des messages qu'on lui avait confiés et qui risquaient de tomber aux mains des Allemands à la suite d'une fouille.

Nous avions décidé de faire une neuvaine pour la famille d'une camarade solitaire qui se trouvait au-dessus de ma cellule et dont le moral était très mauvais. Ce fut Jojo qui, tout naturellement, a accepté  de réciter seule, à haute voix les premières prières auxquelles nous répondions ensuite, de toutes les cellules, en même temps. Jamais les Allemands n'ont osé rien dire, bien que ce soit strictement défendu. Pour cette chose Jojo risquait le cachot. C'est elle aussi qui servait d'intermédiaire entre des camarades d'une même affaire, lorsque celles-ci avaient besoin  de se faire savoir éventuellement ce qu'elles avaient dit à leur interrogatoire respectif, afin de ne pas se contredire. Et cela a évité à combien d'entre nous d'être condamnées et de partir en Allemagne.

Il était étrange, au début, de constater à quel point cette camarade si jeune, si timide, si effacée, avait ensuite d'autorité sur la plupart des prisonnières."

Odette Churchill, nièce du Premier Britannique, également internée à Fresnes, écrira aux parents de Paulette Duhalde:"...Je me permets de vous répéter une de mes dernières conversations avec Jojo. Nous discutions de l'avenir, car je lui disais toujours qu'elle avait toutes les chances de rentrer un jour près de vous, si elle consentait à se soigner un peu et surtout à manger. A ceci, elle m'a répondu, en me regardant avec ses grands yeux au regard si profond: Autant je souhaite revoir mes parents et les entourer de tendresse pour leur faire oublier ce qu'ils souffrent à cause de moi, autant je me demande ce que je ferai dans un monde si boulversé. Je ne crois pas que je pourrais jamais être heureuse moi-même."

 M. Duhalde obtient de voir sa fille. Il est accompagné d'un ami qui se fait passer pour un oncle. L'entrevue a lieu à travers une grille et une secrétaire prend l'entretien en sténo. Paulette ayant demandé de pouvoir embrasser son père, la gardienne les conduit dans une pièce attenante. C'est la dernière fois qu'ils se verront.

La famille apprend qu'une manifestation patriotique a eu lieu dans la prison. L'abbé Labutte rapporte les propos de Noémi-Hanny Lefebvre.

Le Conseil de guerre siège dans un barraquement. Dix-neuf communistes y sont traduits. Derrière les carreaux, les prisonnières les guettent. Ils redressent le menton, passant le tranchant de leur main sur leur cou et laissent tomber leurs bras le long du corps... Condamnés à mort. "Puis, dit Mme Lefebvre, ils descendent les marches et disparaissent... D'un commun accord, c'est nous qui entonnons la Marseillaise, puis l'Internationale".

Le 11 novembre aussi une immense Marseillaise jaillira du quartier des femmes, tandis que les gardiennes vocifèrent des rappels à l'ordre. Après les trois couplets, un immense silence se fait dans les cellules. "Alors, dit Mme Lefebvre, après quelques instants, nous distinguons, lointaine mais combien menaçante, une seconde Marseillaise que nous écoutons le coeur battant. Ce sont les hommes de la 3e division qui nous répondent et, de les entendre, nous donne un inexprimable courage."

Malgré sa santé menacée, Paulette Duhalde résiste. Après son travail de Kalfactor, il lui arrive de pouvoir coudre, raconte sa compagne " A l'intention de ses parents, elle confectionne un modeste portefeuille d'étoffe ou deux mouchoirs marqués à leur initiales. Elle ose même broder deux écussons où l'on voit cette inscription "Prison de Fresnes", avec une grosse clef que recouvre un petit drapeau tricolore. Elle réussit également à faire passer de Fresnes à Flers un petit napperon dont l'ourlet est bleu, l'étoffe blanche et le dessin contral rouge. Or ce dessin brodé représente une cage d'oiseau, dont s'échappe, par la porte ouverte, un vol de colombes!"

En novemvre 1943, le procès de Paulette Duhalde rebondit, dit Jacques Bellay: les Services allemands ont découvert de nouvelles charges contre la prisonnière. De nouveau c'est pour elle le secret total. Ce martyr va durer encore huit mois.  Les détenues apprennent le débarquement  en Afrique du Nord, puis en Normandie. En 1944, Jojo apprend aussi le bombardement de Flers.

Le 6 juillet, quelques jours avant d'être déportée, elle réussit à faire passer une dernière lettre:

"Mes parents bien aimés et chéris,

C'est le coeur déchiré que je vous écris cette dernière lettre sur le sol de France, car je partirai lundi matin à 5 h pour l'Allemagne (destination inconnue). Je m'y attendais, depuis longtemps, mais je ne peux me résigner à accepter, pour vous, cette horrible chose. Oh! mes parents adorés, pardonnez-moi d'avoir pensé à mon pays avant d'avoir pensé à vous; pardonnez-moi tout ce dont je suis coupable envers vous et ne restez surtout pas anéantis par le poids de votre douleur. Songez combien j'ai été protégée jusqu'ici et qu'il n'y a aucune raison pour que cela ne continue pas. La guerre, d'autre part, ne durera plus longtemps maintenant et, bientôt, j'en suis sûre, nous serons réunis. J'espère que vous êtes en bonne santé et à l'abri. Ne songez qu'à vous, abandonnez le reste qui ne compte pas. Gardez tout votre sang-froid, en toute occasion, et faites confiance en la Providence. Chaque instant de ma vie d'exil sera offerte à votre intention. Pensez que notre liberté future et la vie de la Nation doivent s'acheter par de tels sacrifices, et, quoi qu'il arrive, n'ayez jamais aucun ressentiment contre ceux de mes amis qui m'ont entraînée là.

J'espère avoir de vos nouvelles avant de partir et pouvoir, là-bas, vous faire parvenir des miennes officiellement. Je ne saurais trop vous dire combien tout le monde a été gentil pour moi, je ne saurais jamais assez les remercier. Surtout, ne dites à personne que vous avez reçu cette lettre et comment elle vous est parvenue car les plus graves ennuis menaceraient la personne qui m'a fait cette complaisance.

Si la guerre finissait et que je puisse sortir de la forteresse où je vais, j'irais aussitôt à l'adresse suivante: Evêché de Wurtzburg (Main) ou F7 Gutleutrassa à Worms (Hesse).

Dites à tous les amis combien je pense à eux et dites à M. T. Mortier, si vous la voyez toujours, que je compte sur elle pour me remplacer auprès de vous.

Adieu mes parents adorés, votre petite fille, quoiqu'il arrive, restera digne de vous, montrez-vous à la hauteur du sacrifice qui vous est demandé en l'acceptant sans aucune défaillance.

Je vais vous faire parvenir toutes mes affaires car, là-bas, j'aurai l'uniforme. Toutes les nouvelles que je vous ferai parvenir, vous les aurez chez mon oncle, c'est là que j'adresserai tout le courrier, puisque Flers est détruit, je crois. Merci pour toutes vos gâteries. Vivez l'un pour l'autre de mon souvenir. Gardez votre santé intacte. Votre petite fille monte sur vos genoux, vous entoure de ses petits bras et dépose sur vos joues de gros baisers. Elle vous couvre de ses plus tendres caresses et ne cessera de penser à vous. Courage, confiance, espoir.

Celle qui, toujours, restera votre petite Paulette.

P.S. Pour tonton Paul et tante Yvonne:

Je vous demande d'entourer d'affection mes chers parents. Consolez-les et guidez-les. Je pense à vous et j'espère vous revoir un jour. Affectueux baisers. Paulette.

Mon affectueux souvenir aux amis de la Préfecture, des Ponts et Chaussées, Warin, Fautrel, Institution Notre-Dame, Banque de France, Lecoq, Maisonnier, Couffon, Maubert, Jourdan et tous ceux que j'oublie car j'ai la tête en feu. Ma reconnaissance va à tous ceux qui vous ont aidés et témoigné de la sympathie. Ils en seront un jour récompensés."

Le 10 ou 14 juillet 1944, Paulette Duhalde quitte Fresnes avec plusieurs centaines de détenues. Odette Churchill fait partie d'un des convois. Après bien des détours dus aux bombardements, Jojo parvient à la prison de Kottbus, dans la région de Leipzig, et y retrouve d'anciennes camarades, dont Mme Legrand et Mme de Majo-Durazzo qui s'arrange pour qu'elle soit dans sa cellule. Plus de trois mois s'écoulent sans nouvelles de France, mais les prisonnières espèrent en une délivrance proche: les forteresses alliées passent au-dessus de leur tête.

Mais, en novembre, c'est le départ vers Ravensbrück, à raison de quarante femmes par wagon à bestiaux. Le 21 novembre, l'arrivée à la gare de Furstenberg, puis au camp après trois quarts d'heures de marche. Paulette est au fond du camp, bloc 32, avec Mme de Majo.

L'hiver 1944-1945, la température descend jusqu'à  moins 26. Appels en pleine nuit, interminables stations debout. Paulette tombe malade. A l'infirmerie elle est soignée par la femme du Pr. Simonnet qui parvient à la guérir. Elle est alors affectée à l'usine Siemens, puis au tri des objets provenant des pillages. Mais à nouveau, elle est terrassée par une pneumonie. Pourtant, elle doit être dans le froid à l'appel de 3 ou 4 h du matin. Ses camarades lui évitent comme elles peuvent d'être sélectionnée pour la chambre à gaz sous prétexte d'inaptitude au travail.

Dans le camp comme à Fresnes, son attitude lui vaut de nombreuses amitiés. En février, Claudine Masse finit par la découvrir dans une salle réservée à la typhoïde et réussit à l'amener dans le block où elle est employée comme infirmière. "Chaque jour , j'ai pu apporter à Jojo quelques pommes de terre que nous achetions avec du pain et que je faisais cuire à la dérobée."

Mme de Majo vient en cachette des surveillantes polonaises, particulièrement sauvages. "Tout le monde me chargeait de messages et de petits cadeaux, lainages ou autres, qu'il nous était possible de nous faire au camp."

La situation du Reich se dégradant, les Allemands vident certains blocks et organisent des transports vers des destinations inconnues. Deux amies jugent plus prudent de faire sortir Jojo du block des malades, mais elle rechute: après le typhoïde, grippe, angine, dysenterie.

En avril 1945, ses camarades se relaient auprès d'elle pour la soigner, la nourrir en prenant sur leur propre ration. Elles aiment la jeune fille et tous les témoignages des rescapées concordent. Mme Nicolet dit:

"Un beau jour, passant par le block 8, frappée de stupeur, j'aperçus, parmi toutes les malades, ma chère Paulette. Tout à coup, se dressant sur son lit, elle me dit "Oh! Bertille!". De grosses larmes coulèrent sur ses joues. Nous n'avions pas le droit d'avancer près des baraquements des malades. Je lui envoyais un baiser en lui disant:  Courage!, je reviendrai demain, je ne peux rester en ce moment car la police me surveille. Le lendemain je suis revenue la voir, en enjambant la fenêtre. Je la pris dans mes bras, l'embrassant sur le front. Je lui dit: Encore un peu de courage, ma chérie. Il paraît que les Russes sont à Berlin. Elle eut encore la force de me sourire, puis, parmi quelques phrases entrecoupées, elle me dit: Tu diras à mes parents que j'ai pensé à eux jusqu'à la dernière minute.... Le lendemain, je revins la voir. Elle paraissait très faible. Je lui soulevais un peu la tête pour remonter sa paillasse.... Je l'embrassais pour la dernière fois... C'était la plus noble fille que l'on puisse voir."

Le 15 avril, Claudine Masse la découvre aussi au block 8: "Il n'y avait plus que ses grands yeux verts, frangés de cils noirs, d'immenses cernes autour, dans un visage blanc, complètement fondu, émacié. Elle se vidait de dysenterie".

Mme Robejus, malade partageant le même lit, est conquise par "la douceur et la gentillesse" de sa compagne. Le soir, dans l'obscurité, Jojo lui parle de Flers et de ses parents. "Mes plus beaux souvenirs, dit-elle, c'est quand j'allais à la campagne le dimanche avec papa et maman. "Puis elle écoute son aînée lui décrire ses enfants et sa maison. Et Mme Robejus dit: "Ma petite fille adoptive était pure, et les souffrances horribles du camp avaient embelli son âme.... Un jour elle me confia qu'elle avait voulu entrer au couvent, mais qu'elle n'eut pas la volonté de suivre son idéal. Aussi elle voulait réparer cette faiblesse, elle me demanda de lui composer un acte d'abandon à la volonté de Dieu et elle fit le sacrifice de sa vie pour son pays".

Dans la nuit du 22 au 23 avril, Paulette Duhalde s'éteint entourée par ses compagnes.

Déclarée "Morte pour la France", elle sera citée à l'ordre de l'Armée, avec attribution de la Croix de Guerre avec palme, et décorée de la Légion d'Honneur et de la Médaille de la Résistance. Le 1er septembre 1945, le général De Gaulle lui rendra hommage dans une citation magnifique, puis, de nouveau, lors d'une visite à Flers le 8 juillet 1960.

 

*

Lieu de mémoire: la place du marché de Flers porte le nom de Paulette Duhalde.

 

Références: "Le S.R. Air" de Jean Bézy (Ed. France Empire, 1979); une biographie de Jacques Bellay; "Jojo ou l'histoire de Paulette Duhalde" de l'abbé Paul Labutte (imprimerie Sauvegrain, Flers, 1991, 2e édition, et Internet: WWW' anac - fr.com/2gm/2gm- recits.htm.


 

 

 
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