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Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
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MEMORIAL NATIONAL A.A.S.S.D.N. / Ramatuelle - Var (Livre d'Or)
Biographies des Noms gravés sur le Monument: Be-Bh
 

BELLET

Charles Louis

Pseudonyme: ClAUDE, LAFFITTE

 

 

Né le 21 février 1916  à  Verchain-Maugré (Nord) de Stéphane Bellet  et de Louise Dehée Séminariste Décédé le 2 juillet 1944 dans un wagon de déportés vers Dachau 

Réseau: S.S.M.F./T.R.Agent P2

 

Charles Bellet est né dans le Nord, près de Valenciennes. Yves Costeur, dans son important rapport sur la "Mission Joie", à laquelle le nom de Charles Bellet est lié, écrit que "ses parents sont employés d'une compagnie privée de chemin de fer: son père à l'entretien des voies, sa mère garde-barrière. Il a deux frères aînés, Hector et Christian.

A la suite d'une mutation, la famille Bellet vient s'installer à Pozières (Somme) entre Albert et Bapaume. A onze ans, Charles part faire ses études au petit séminaire de Saint-Riquier où il aura entre autres condisciples André Opsommer*, de Mauperas"

A sa sortie du petit séminaire, Charles entre au séminaire diocésain d'Amiens. Il a droit au port de la soutane. Appelé au service militaire le 20 octobre 1936 au 6e groupe d'autos mitrailleuses à Compiègne, il en sort maréchal des logis le 15 octobre 1938.

Il est "mobilisé le 27 septembre 1939 au 4e Escadron du 6e Groupe de reconnaissance de division d'infanterie. Engagé dans le secteur de Forbach, il accompagne son unité dans son repli jusqu'au 18 juin 1940 à Mailly-le-Château. Il est maréchal des logis chef le 1er février 1940". Dès ce moment il prouve ses qualités, comme le  soulignera une citation à l'ordre du régiment, où il est précisé que, "sous-officier comptable, il a pris part, sur sa demande, comme chef de groupe, aux opérations de son escadron en décembre 1939 et janvier 1940. A donné un très bel exemple de bravoure, calme au cours des reconnaissances et des contacts de patrouilles. A confirmé ses qualités de sang-froid et de dévouement pendant les opérations de mai et juin 1940."

En février 1941, il rejoint en Algérie son frère Hector, militaire de carrière, et devient secrétaire copiste dans le service de ce dernier, à la Direction de l'Intendance de la 19e région militaire à Alger. Son chef souligne son dévouement, son allant, sa foi, son niveau d'instruction générale et, comme le fera aussi le Chef d'escadron Paul Paillole, sa parfaite éducation.

Il est admis dans les Chantiers de Jeunesse d'Afrique du Nord et s'engage dans l'armée au titre des Services spéciaux. Affecté à la Direction de la Sécurité Militaire de la division territoriale d'Alger le 24 avril 1943, en novembre de la même année, Paul Paillole, qui dirige alors la D.S.M., écrit de lui:"Sous-officier ardent et d'un dévouement total, fait preuve de belles qualités d'énergie, d'endurance, de prudence et de discrétion dans la mission délicate qu'il accomplit actuellement et pour laquelle il a été volontaire."

Cette mission, c'est la "Mission Joie", il sera l'adjoint de son chef, Léon Lheureux.

Mise en place par le Service de sécurité militaire d'Afrique du Nord, elle est attachée au S.S.M.F./T.R. Il s'agit d'organiser un important réseau dans une région qu'il connaît bien: le Nord et la Belgique entre Somme et Escaut.

Le 9 avril 1943, il part avec Léon Lheureux pour l'Angleterre. Là, ils effectuent un stage de préparation intensif, avant de prendre l'avion, dans la nuit du 15 au 16 mai 1943, avec le radiotélégraphiste Bonin. Opération dite "Tulip", destination l'aérodrome de Florac (Lozère). Mais l'avion doit rebrousser chemin pour cause de brume. L'arrivée aura lieu la nuit du 19 au 20 mai à 21 h 15, par un appareil de la Royal Air Force, à Hure (à 20 km  au sud de Clermont-Ferrand). Arrivée difficile: le terrain a été labouré par les Allemands; les trois hommes ont plus de 15 valises.

Charles Bellet réside dans la région de la Somme, chez Mme Dellieux, 12 rue Anatole France, à Albert. Cette mère de trois enfants a perdu son mari, employé du chemin de fer, lors du bombardement de la gare d'Amiens en 1940.

Antoinette Brunin, alias "Miss", sage-femme à la maternité de l'hôpital de Seclin, a accepté de devenir secrétaire de la mission et met son appartement personnel de la maternité à disposition. Cette maternité devient refuge et centre d'activité du groupe.

Celui-ci s'est étoffé du réseau d'un agent de l'Intelligence Service, rencontré par l'intermédiaire d'un ami de Léon Lheureux*, le Dr. Betrancourt, Henri Lugiez, qui fournit domiciles et faux papiers, ce qui permet l'essor de la Mission Joie. Ce dernier, chargé de la direction du service radio, assure les liaisons avec Londres, procure des lieux d'émissions et transporte les postes émetteurs.

Le premier courrier à destination d'Alger part le 25 juillet 1943. Les récoltes abondantes de la mission  son transmises via Marseille par le "Tube", ou à Londres par radio.  Le danger est permanent.

L'activité de Bellet est intense, dit Y. Costeur. Les jours ne sont pas rares où il fait plus de cent kilomètres à bicyclette pour contacter des informateurs et collecter des renseignements. Il lui arrive d'aller voir son chef à Seclin ou à Sainghin-en-Weppes où il loge chez le beau-frère de Lheureux, Martial Aubert.

Le radio Bonin est remplacé par Alexis Le Douguet (envoyé par Le Henaff*) et, malgré toutes les difficultés (techniques, financières, vitales), la mission étend son réseau.

Le 8 mars 1944, deux messages de la B.B.C. annoncent un parachutage. Il est prévu au Calvaire de Maurepas, au nord de Peronne. Charles Bellet a été chargé de son organisation. Le terrain a été proposé par André Opsommer*, fils d'un agriculteur recruté par Bellet et condisciple de ce dernier au petit séminaire. Le message de phase d'exécution qui devait suivre n'arrivant pas, le 11 mars, Lheureux, sur la foi des deux premiers, décide de se rendre au point de parachutage. Charles Bellet retrouve Lheureux et Le Douguet  à Albert, qu'ils quittent à bicyclette pour Maurepas (à une quinzaine de kilomètres). Ils déposent les bicyclettes à la ferme Opsommer et André Opsommer les suit jusqu'au terrain. Vers 1 heure du matin, l'avion n'est toujours pas là. Mais une souricière à été dressée par les Allemands. Les quatre hommes sont cernés.

Une semaine plus tard, Londres envoie par radio  le message suivant que reçoit Lugiez: "Avons survolé point désigné nuit 15-16 et n'avons pas trouvé comité de réception. Nous donner explications par Alger".

Les quatre hommes, emmenés à Albert, ont été transférés à la citadelle d'Amiens. 

Les nombreux interrogatoires ont lieu dans la ville, au siège de la Gestapo, 140 rue Jeanne d'Arc . La remarquable attitude de Charles Bellet alors est soulignée dans une citation.

Y. Costeur rapporte qu'un dimanche de mars, selon le témoignage de M. René Feret de Pozières, "alors qu'avec son épouse, il se préparait à aller à la messe, est-ce le lendemain de l'arrestation? Plus tard? Une traction avant noire s'arrête, quatre hommes sont à bord: trois en descendent, deux en manteau de cuir et chapeau, le troisième en civil et tête nue. Ils entrent précipitamment dans son habitation et l'interrogent: " Vous êtes Monsieur Bellet?". Sur sa réponse négative, René Feret est emmené avec vigueur jusqu'à la voiture. "Connaissez-vous cet homme?" Bien sûr, il reconnaît Charles (Bellet), mais répond négativement. Les trois hommes se font indiquer l'habitation du père de Charles et s'y rendent. On mesure le désarroi du brave homme... Puis c'est le retour à Amiens."

Le 5 avril, Charles Bellet est transféré avec Léon Lheureux à Fresnes, où Le Douguet les rejoint le 13 avril.

"Par la fenêtre de sa cellule, dit Costeur, il (Lheureux) appelle et, bonheur, entend de deux cellules différentes: Bonjour Alex, ici Claude, courage.- Bonjour Alex, ici Joie...

Ils se reverront mi-mai, le jour où ils iront ensemble au service anthropométrique, rue des Saussaies à Paris."

Le matin du 17 juin 1944, avec soixante quatre détenus, dont Alexis Le Douguet, Charles Bellet est transféré à Compiègne qui a déjà vu passer Opsommer.

Dans une lettre à Mme Dellieux, Le Douguet raconte: "Dès l'installation dans le car, des exclamations fusent... Le service semblait s'être donné rendez-vous, il y avait là Charles, Mercier, Denheane*, Rousselin*, Dubuc*, Caubet*, de Peich*, Fanfan (Yves Le Henaff*) et moi.

Par chance, nous arrivons à Royallieu la veille du départ d'un convoi, ce qui nous faisait quinze jours à passer là. Ces quinze jours ont été inoubliables pour nous. Le temps était beau et il n'y avait rien à faire. Nous passions nos après-midi étendus sur l'herbe, lisant un livre de la bibliothèque. Pas d'Allemands ou peu. Quelques services rendus par notre équipe au cantinier nous valaient des carottes, de la soupe en supplément. Charles qui connaissait un capitaine habitant Compiègne essaya de rentrer en contact avec lui, je ne sais s'il y parvint.

Mais les quinze jours délicieux eurent une fin. Le 2 juillet au matin, parmi 2 166 détenus (536 d'entre eux mourront dans les wagons, la plupart entre les 2 et 3 juillet), nous embarquions dans ce trop célèbre train qui sera appelé plus tard "le train de la mort". Nous avions réussi, malgré un appel par ordre alphabétique, à nous réunir à nouveau et nous étions tous dans le même wagon.

Dès l'installation, nous nous rendîmes compte que le voyage ne serait pas de tout repos. Nous étions cent dans le même wagon et seules deux toutes petites ouvertures nous aéraient.

Le train démarre à midi. Nous nous installons tant bien que mal, encastrés les uns dans les autres. Il fait chaud. Vers quinze heures, l'atmosphère devient irrespirable. Nous nous aspergeons d'eau mutuellement pour avoir une illusion de fraîcheur. Beaucoup se lèvent pour se dégourdir un peu. D'autres somnolent. Le train avance trop lentement pour créer un courant d'air. A dix sept heures un orage formidable plane sur nous. Personne ne dit mot. Nous sommes tous accablés par cette chaleur. On n'entend que des respirations haletantes. Je pense à mes narines. Charles est à un mètre de moi, assis. Il a un chapelet à la main et il prie à voix basse. De temps en temps il regarde chacun de nous, un sourire sur sa face ruisselante de sueur. "Ca va?"  "Ca va" lui répond-on. Puis c'est un autre qui pose la même question, puis un autre.

Le nombre des dormeurs augmente, lui-même range son chapelet dans la petite poche de son gilet et s'endort. Ceux qui ne dorment pas, comme moi, sont déjà inconscients de ce qui se passe. Je ne reprendrai le contrôle de moi-même que vers onze heures ou minuit.

Je touche un camarade. Il est tout chaud, trop chaud pour que cela soit normal. A tâtons, dans l'obscurité, je cherche sa tête. Il ne respire plus. Une peur irraisonnée s'empare de moi; j'appelle à voix basse d'abord, puis plus fort: "Charles, Fanfan?" enfin j'entends Mercier et je réalise. Ils sont morts en dormant, asphyxiés par la production de gaz nocifs. Nous essayons de nous compter mais jusqu'au lendemain matin, c'est impossible.

Je m'endors, brisé. Le lendemain, le spectacle est terrible. Combien sont-ils appuyés les uns contre les autres et qui ne se réveillerons plus? Combien restent vivants? Trente six sont debout. Donc soixante quatre sont là et qu'il faut dégager, ranger dans un coin pour que les autres essaient de vivre. Dès l'instant où nous commençons cette triste, si triste corvée, il est convenu que nous ne touchons pas aux objets de valeur. Je prends à Charles ce petit chapelet, don de l'aumônier de Compiègne. Hélas, je n'aurai rien pu garder, ce chapelet m'a été volé à la fouille à Dachau le 3 juillet. Dans l'après-midi, nous nous arrêtons près de Revigny-sur-Ornain près de Bar-le-Duc. Il nous faut alors prendre les cadavres du wagon d'à-côté, les mettre dans le nôtre. Puis nous repartons à cent dans les wagons rendus libres. Jusqu'à Dachau nos amis, nos camarades de lutte sont là, à côté. Puis nous descendons, abandonnant ce train et toutes ses victimes en gare. Que sont-ils devenus? Nous restions deux du service: Mercier et moi... A deux, pour nous souvenir et parler d'eux...Voulez-vous, s'il vous plaît, offrir mes plus sincères condoléances à sa famille, en particulier à son frère que j'ai connu chez vous. Que vous dire à vous? Pour moi, je ne sais pas, cela me dépasse. Connaissez-vous "Christian", l'adjoint de "Jean-Marie"? Lorsque je l'ai vu, après son retour, il a d'abord demandé des nouvelles de Bellet, de lui seul, et il a dit : "Il était formidable et si chic". Et c'est vrai."

Déclaré "Mort pour la France", Charles Bellet sera nommé chevalier de la Légion d'honneur et recevra la Croix de Guerre avec palme.

 

*

Citation (à l'ordre de l'Armée): "Sous-lieutenant, volontaire pour effectuer une mission en France occupée, a été parachuté en mai 1943. Désigné comme adjoint du chef de poste de Lille, a assuré ses fonctions avec un dévouement au dessus de tout éloge. D'une droiture et d'une énergie extraordinaires, a fait l'admiration de ses chefs et de ses subordonnés. Arrêté au cours d'une opération de parachutage, emprisonné; a subi de nombreux interrogatoires au cours desquels il a eu une attitude particulièrement remarquable, déporté en Allemagne, où il est mort au cours de son transfert le 2 juillet 1944. Magnifique exemple de courage et d'abnégation, a bien mérité de la Patrie."

 

Références: Dossier du SHAT; " Services Spéciaux" de Paul Paillole, p.457 (Ed. Robert Laffont, 1975); dans "Les Services de renseignements 1871-1944" de Henri Navarre p.266 (Ed. Plon 1978); "La Mission Joie" de Y. Costeur p.28 (A.A.S.S.D.N.); Bulletins de l'A.A.S.S.D.N. n°1, p.26, n°21, p.18, n°103,p.6.


BELLOIR

Gustave

 

 

Né le 14 mars 1879  à  Avranches   de  Jean Marie Belloir et de  Octavie Pichon Epouse: Louise, Cécile Montagne Profession: voyageur de commerce Décédé le 29 juin 1944 (Registre du camp)à  Hartheim, kommando de Mauthausen

 Réseaux: Marc France,  S.S.M.F./T.R., Marco du S.R. Kléber

 

Parti simple soldat le 4  août 1914 dans la Territoriale, Gustave Belloir, blessé à Vaux en octobre 1916, finit la guerre comme lieutenant de réserve. En 1939, il est non mobilisable.

C'est un ardent patriote de 63 ans, aux cheveux et à la barbe gris, un homme de petite taille aux yeux gris vert, qui s'engage en mai 1942 dans le réseau Marc France.

Chef de section, il a des agents à Avranches et dans tous les pays côtiers jusqu'à Saint Malo, fait des relevés d'emplacements de pièces de marine et des activités des troupes allemandes.

Pierre Moreau, chef du réseau, dit qu'il utilise sa carte de voyageur de commerce pour approcher certains endroits où peut être camouflé de l'armement. "Ses renseignements, dit P. Moreau, étaient toujours précis et souvent accompagnés de dessins et les rapports établis par les sous-agents étaient contrôlés et mis au point par lui. Avant son arrestation, il avait commencé l'étude du terrain  sur 30 km de profondeur... Les mouvements des troupes sur Avranches et Granville firent l'objet de rapports." 

C'est en revenant d'Avranches qu'il est arrêté à sa descente d'autocar par la Gestapo venue spécialement de Caen.

Ainsi, Gustave Belloir fournit des informations importantes et précieuses jusqu'au 22 mars 1943, date à laquelle il est interné à Fresnes. Déporté le 17 septembre 1943 à Sarrebruck et à Mauthausen, il meurt le 29 juin 1944, d'après le registre du camp, à Hartheim, kommando de Mauthausen. Pierre Moreau, lui, avance la date de mars 1944 et dit que Gustave Belloir meurt pendant son transfert à Mauthausen dans le "car fantôme". D'après la version de Mme Belloir, et selon les indications d'un témoin du camp, M. Belin, "en décembre 1943, il tomba si malade qu'on le transporta à l'hôpital du camp où il mourait trois mois après... M. Belin a lu lui-même l'acte de décès sur la porte de l'hôpital." Mme Belloir, qui est âgée et sans ressources quand elle écrit ainsi à l'administration, le 21 mai 1945, connaît la mort de son mari depuis trois jours.

Déclaré "Mort pour la France",  Gustave Belloir, Croix de Guerre 1914-1918 (5 citations), recevra la Légion d'Honneur.

 

Références: Archives du Bureau "Résistance"; "Les Services de Renseignements 1871-1944" de Henri Navarre, p.239 (Ed. Plon, 1978); Bulletin de l'A.A.S.S.D.N. n° 13, p.4.


BETSCH

Claude, Albert, Jean

Pseudonyme: Jean VEILLON

 

 

Né le 24 mai 1922  à  Paris (XVIe) de Charles Betsch  et de  Marie, Albertine Meyer Célibataire Étudiant Décédé le 29 janvier 1942  à  Suresnes (Seine) (Mont Valérien) 

Réseaux: S.S.M.F./T.R.,  S.R.Kléber (Poste P3)Agent P2

 

Claude Betsch  a 19 ans quand il s'engage dans la Résistance.  Il est d'une famille parisienne d'origine alsacienne, mais ne parlant pas allemand, disent ses deux frères. Ce n'est donc pas là qu'il faut chercher l'explication du fait que le jeune Claude parle un allemand si dépourvu d'accent qu'il trompera les occupants eux-mêmes. A l'Institut Saint Joseph où , lycéen, il a poursuivi ses études à Montluçon, il n'en a fait que sa seconde langue.

Esprit très brillant, à l'adolescence quelque peu frondeuse, ses parents l'ont envoyé un temps chez un prêtre de Riom. Celui-ci, fin latiniste, hélléniste, mais aussi germaniste, a  eu sur le jeune homme une forte influence.

Bachelier très tôt, Claude Betsch prépare l'Ecole polytechnique, mais doit vite abandonner, trop occupé par son engagement dans la Résistance.

Son parcours exceptionnel apparaît à travers une citation à l'ordre de l'Armée et le témoignage de sa mère. Celle-ci rapportera qu'en mai 194O, son fils qu'elle croyait parti pour l'Angleterre, revint chez eux. "Il m'expliqua, dit-elle, qu'il avait fait à Châteauroux la connaissance d'un capitaine appartenant au 2° Bureau. Cet officier lui avait révélé que le 2° Bureau continuait à travailler dans la clandestinité contre les Allemands. Il avait demandé à Claude de servir la France. C'est ainsi que mon fils avait contracté un engagement au service du 2° Bureau, avec le grade d'aspirant compte tenu de ses diplômes universitaires. Muni de fausses pièces d'identité au nom de Jean Veillon, 24 ans, et portant le cachet de la mairie de Châteauroux, il avait été chargé d'accomplir une mission à Reims où il devait prendre contact avec un dentiste. Mon fils me révéla qu'à Paris, il avait déjà servi dans une organisation de résistance pour le compte de laquelle il dérobait les serviettes et documents laissés par les Allemands dans les voitures en station.

Mon fils resta en effet à Reims une quinzaine de jours et l'accusation allemande lui reproche d'avoir pénètré dans les champs d'aviation de Reims, sous l'uniforme de feldwebel, et d'avoir relevé les types et le nombre d'avions. L'accusation allemande lui reproche également d'avoir, à Reims, pénètré dans un magasin d'habillement allemand et d'avoir dérobé deux uniformes." (Sa logeuse à Reims découvrit d'ailleurs un de ces uniformes et ses faux papiers où il était dit qu'il sortait d'une école militaire allemande prestigieuse.)

Mais Claude Betsch fit plus. En 1941, en effet , il est placé comme jeune sous-officier dans l'état-major de la Luftwaffe à Paris. Là, grâce à sa parfaite connaissance de la langue allemande et à son sens des relations humaines, il se fait apprécier de ses chefs  et gagne leur confiance au point d'obtenir de précieux renseignements sur l'activité de l'aviation allemande. Sa position lui permet également d'accomplir diverses missions à travers la France.

Suite du témoignage de sa mère:

"En juin 1941, mon fils revint à Paris, toujours sous l'uniforme de l'Armée de l'Air allemande, avec de faux papiers allemands et, cette fois, une automobile. Il vint me rendre visite et m'avisa qu'il se rendait à l'État-major général de la Lufwaffe, 62 rue du Fg Saint Honoré, et c'est là qu'il fut arrêté, au grand étonnement des Allemands qui ne s'attendaient pas à trouver chez eux un jeune Français de 19 ans."

Il a été pris, le 10 juin 1941, en allant chercher un ausweiss et des cartes d'alimentation allemandes, le préposé ne trouvant pas son numéro d'inscription sur ses listes.

Accusé d'espionnage, de vol et de port illégal d'uniforme, il est interné d'abord à la Santé puis à Fresnes. Là, sa mère peut lui rendre visite une fois par semaine au début. Il envoie des lettres, dont une qu'il fait sortir clandestinement par un geolier autrichien compatissant. Voici ces lettres qui donnent un aperçu de sa vie dans cette prison où passent tant de résistants.

 

"25 aout 1941

Mes bien chers parents,

j'ai bien fini par croire que je n'arriverais jamais à vous écrire: on m'a bien donné du papier à lettre, mais sans crayon. Enfin tout doit venir à point à qui sait attendre. J'ai tellement de choses à dire que je ne sais pas par où commencer. Je suis tout seul toute la journée sans rien pouvoir faire ce qui est pénible. Ma cellule m'a offert au premier temps de mon arrivée ici un certain attrait, car elle est vivement décorée de dessins et d'inscriptions dus à mes prédécesseurs. Je pense beaucoup à vous, puisque c'est la seule chose que j'ai à faire ici. J'aimerais bien savoir que vous ne pensiez guère à moi, toutes les pensées et réflexions que vous pourriez faire étant sans gaîté - et il suffit d'un malheureux comme cela, n'est-ce pas? - D'ailleurs beaucoup de réflexions que j'ai pu faire m'ont été salutaires... Je ne veux pas insister là-dessus. Comme nouvelles personnelles je vois assez peu de choses à vous dire. je n'ai vu ni avocat ni avocate depuis lundi dernier, jour de la visite de maman. En revanche, j'ai vu l'aumônier de la prison, hier pour la première fois, et j'en ai été heureux..(...)

J'aimerais que vous puissiez obtenir de mon avocate le droit de lire pour moi, et que vous me fassiez parvenir mes livres de mathématiques dont voici la liste: Commissaire, cour de math, 12 et 3 Papetier, tous mes exercices qui se trouvent à Paris. Ajoutez-y ma boîte de compas, du papier et des crayons ou un vieux stylo. Tout cela avec la permission du juge naturellement. J'espère recevoir un colis de vous demain. Vous ne pouvez pas savoir comme je puis attendre ce colis de nourriture avec impatience... La nourriture ici qui serait juste à peine suffisante pour un homme fait et sans grand appétit est excellente au point de vue qualité. Quand par exemple nous avons avec notre pain un rond de saucisson, c'est toujours du pur porc et de la qualité "avant guerre". Le matin réveil à 6 h, ménage et café national. Il est interdit de se recoucher. A 11 h1/2, soupe, qui est simplement d'ailleurs un bouillon de légumes, sans viande et souvent aussi sans légumes, mais cela tient pour moi à ce que je suis servi dans les premiers, de sorte que tous les légumes tombent au fond de l'immense bassine qui sert pour tout le monde. Je suis mal servi. Le soir à 5 h quelque 200 g de pain "allemand" brun et juteux mais fort bon, car il rappelle le pain de seigle que j'aime bien, avec du café ou du beurre - Oh! très peu - ou un rond de saucisson (deux fois par semaine en moyenne) ou un peu de confiture type régiment et justement dénommée marmelade. Après quoi, le service est fini. Quelquefois aussi, une soupe le soir, mais dans ce cas pain, sec évidemment. Pas de pain ni à midi ni le matin. Aussi je vous demanderais de m'envoyer par semaine - et songez que c'est pour sept jours, et songez à ce que je mangeais avant - 1 k de biscottes en paquets de 250 g si possible, des légumes (pommes de terre en purée, ou haricots en purée, c'est plus pratique) dans deux pots en verre pyrex - 1 camembert de Mme Sylvestre si vous en recevez toujours, quelques oeufs durs si vous pouvez, un peu de viande aussi, facile à manger sans couteau, et quelques fruits ou confiture ou dessert si vous avez. Mais j'insiste sur les biscottes, fromages, légumes. Les pots vous seront redus chaque semaine. Vous m'apportez mon colis dans un simple sac par exemple et vous attendez. On m'apporte les affaires et on vous rapporte aussitôt ce que je vous rends. Vous pouvez me mettre des conserves et j'aimerais chaque semaine avoir un peu de confiture type "groseille" et pomme parce que ce n'est pas cher et que j'aime cela... Donnez moi aussi mon vieux pantalon jaune, un vieux chandail, une vieille veste...si je pouvais arriver à sauver mon costume! Une brosse à dents et dentifrice, un tube d'aspirine... Ne vous inquiétez pas trop des frais, ils vous seront finalement remboursés ne serait-ce que par moi. Quand je serai jugé vous pourrez me voir toutes les trois semaines. Embrasse mes frères pour moi, embrassez-vous aussi pour moi tous les deux. Enfin, mettez moi AA (Autorité Allemande) sur le colis, il arrive plus vite. Les Français ne regardent pas. Je vous embrasse une dernière fois.

Claude 3e division, 287"

 

Claude Betsch est jugé à la General Luftwaffe par un conseil de guerre (dont le juge se nomme Hauterbach) qui le condamne à mort le 31 octobre 1941 sous l'inculpation d'espionnage, vol d'uniformes et chef de groupe, car il a, paraît-il, recruté cinq indicateurs. (Renseignements obtenus de son avocate française, Melle Cristo, alors secrétaire chez Me Mettetal).

 

Lettres de Fresnes:

"Le 16 novembre 1941

Mes chers parents,

j'ai eu enfin la permission de vous écrire et il vous est facile de penser combien j'ai pu en être heureux. Je vous prie d'excuser autant que possible ma mauvaise écriture. Comme je n'ai ni table ni chaise, je suis obligé d'écrire assis sur un lit très bas avec pour tout pupitre un livre sur mes genoux et dans un coin sombre d'une pièce suffisamment obscure par elle-même. Et puis j'ai froid.

 Je viens également d'écrire à Mademoiselle Cristo pour lui demander d'intervenir pour que ma table et ma chaise me soient au moins rendues et pour tenter de ravoir les affaires qui m'ont été prises le jour de mon arrestation.

Il me faut mettre pas mal mes pensées en ordre et après plus de cinq mois de solitude, c'est plus difficile que vous pourriez le penser tout d'abord. Je tiens d'abord à vous rassurer en quelque sorte au sujet du "moral" que je puis avoir ici. Je n'ai pas été particulièrement affecté par une condamnation à laquelle je m'attendais. Et puis j'évite de penser à tout cela et à me faire du souci au sujet d'événements contre lesquels je ne puis plus rien maintenant que les subir.C'est ainsi par exemple que je renonce même maintenant à demander mon changement de cellule, puisqu'il est avéré que je me donnerais en quelque sorte du mal en vain. Les soucis très réels et fréquents que j'ai ici sont d'un tout autre ordre et si vous voulez purement moraux. Il y a la triste certitude que je perds un temps pourtant si précieux déjà avant, que par ma faute et seulement par ma faute je me trouve très malheureux, ce qui n'est encore que stricte justice, mais que je rends les autres malheureux également. Et puis il y a enfin la captivité par elle-même. Toutes ces choses et toutes ces pensées peuvent difficilement vous faire avoir souvent le sourire. Les seuls bons moment au fond sont ceux comme maintenant où je vous écris, ceux surtout où je puis vous voir et où je n'arrive jamais à vous dire ce que j'avais projeté. Mais ce moral qui peut vous paraître bien bas à vous est encore relativement élevé par rapport à celui qui règne dans une prison.

Et puis il y a aussi le décor dont sans doute vous n'avez pas idée. Imaginez-vous une pièce d'environ 2 m sur 4, dont le sol, les murs et le plafond même sont couleur ciment et charbonnés d'un grand nombre d'inscriptions. Comme éclairage pendant le jour, un soupirail. Cette espèce de caveau est partagé en deux parties par une grille énorme dont les barreaux ont à peu de chose près la grosseur d'un tube de chauffage central. Et derrière cette grille il y a le poste d'eau, un bat-flanc et aussi votre fils. De l'autre côté de la grille et inaccessible par conséquent une table et un escabeau.(...)

Et c'est surtout cette humidité terrible, contre laquelle d'ailleurs personne ne peut rien, qui est ici la véritable ennemie.

Et pourtant vous ne pouvez pas vous rendre compte combien ma situation a pu s'améliorer depuis que je possède mes livres qui occupent ma pensée et un dictionnaire  allemand. Je passe mon temps - le temps où je vois encore assez clair pour lire et pour écrire - à établir des listes de mots pour me former un vocabulaire. Puisque malgré tout il est probable que j'irai en Allemagne, je veux partir au moins en parlant à peu près couramment l'allemand.

Et puis naturellement je pense beaucoup à vous et beaucoup à mes frères qui évidemment ne m'auront pas totalement oublié le jour où peut-être il me sera donné de les revoir mais qui tout de même ne me reconnaîtront guère. Vous pouvez d'ailleurs difficilement vous rendre compte comme au fond j'essaye de vivre un peu avec vous, et comme j'imagine souvent revenir avec Jean-Pierre de l'école ou lui corriger ses devoirs comme auparavant.

Je ne peux naturellement parler ni de l'avenir proche ni d'aucun autre plus lointain. Je ne serai prévenu de mon départ en Allemagne par exemple, et si je dois partir, que quelques heures avant de partir et il me sera impossible de vous prévenir. D'autre part il faut aussi vous garder de croire que cela sera probablement ou 15 jours ou tout autre laps de temps après ma grâce. Non.  C'est essentiellement variable, et cela varie du soir même à environ après un mois le recours en grâce.... De même savoir ce que l'on fait, où l'on est, et comment l'on est en Allemagne, autant de questions qui sont toujours sans réponse - je verrai bien.

Je crois avoir tout de même assez parlé de moi pour parler un peu de vous....J'aurais voulu souhaiter la fête de mon père le 4 novembre, mais ce jour-là, qui était un mardi et où j'aurais espéré vous voir, je n'ai pas eu la permission d'écrire. J'espère que vous n'avez pas trop froid et que surtout vous ne souffrez pas trop des restrictions de toutes sortes.(...) Je me suis demandé à propos de Parmain si les pommes que vous me mettiez en provenaient. Je crois en effet que vous n'achèteriez tout de même pas au prix où elles sont des pommes pour me les envoyer. Je ne vous cache pas qu'à ce compte j'aime mieux m'en priver.

Il faut bien finir de quelque façon par aborder la question de mes demandes et de mes désirs. Parmi les objets que je vous demanderais de m'envoyer (bien entendu si on les accepte) il y a d'abord ma règle à calcul grâce à laquelle, si vraiment je sais m'en servir, je pourrai peut-être d'une certaine manière échapper quelquefois au travail manuel qui me sera demandé en Allemagne. Et puis je voudrais aussi un gros carnet ou un cahier (pour mes mots d'allemand, etc.) et surtout une grammaire allemande, mais une grammaire sérieuse et complète, sans quoi elle ne me servirait à rien.. Sur la question des vêtements il me faut penser dès maintenant à prévoir le linge de rechange dont j'aurai besoin en Allemagne. Et j'aimerais aussi une paire de moufles car je ne crois pas qu'il doive faire beaucoup plus chaud là-bas qu'ici.

Reste donc la question du colis qui est conditionné en quelque sorte par la nourriture qui  nous est allouée ici. Nous sentons chaque jour davantage que nous sommes en hiver, cette saison où tout disparaît. En pratique nous avons presque chaque jour maintenant un potage genre Maggi à midi et je dois reconnaître qu'au point de vue préparation il nous serait difficile de faire mieux chez nous. Ils sont à des parfums variés surtout pois secs, haricots et lentilles et en général épaissis par une sorte de farine ou de semoule, sans cependant arriver même de loin à une sorte de bouillie! Le soir nous avons comme auparavant du pain accompagné de fromage ou d'une seule tranche de saucisson maintenant. Vous comprenez sans doute combien vos haricots peuvent être appréciés à leur valeur, quand ils figurent au colis!. Le pain équivaut à environ trois portions quotidiennes d'ici et me dure constamment trois jours. En fait je n'arrive jamais - sauf pour les oeufs et le fromage - à tenir plus de quatre jours avec mes vivres de réserve surtout parce que je suis soumis, en quelque sorte, à un supplice de petit Tantale, puisque je suis astreint à me promener sans arrêt ou presque devant mes provisions étalées sur mon lit. Quant au chocolat que vous m'envoyez, je ne l'ai pas encore goûté et il est soigneusement en réserve pour une ère de disette possible.

Bref, tout ceci pour vous dire que le mardi j'aimerais bien voir arriver votre colis. Vous le pouvez certainement à condition de venir le matin de bonne heure. Il arrive le plus souvent que les colis sont alors examinés pour la première fois en ma présence et que, par conséquent, on ne refuse rien. Pour prendre un exemple, voici ce que je comprendrais le mieux: le mardi matin, un pain, pommes de terre, fromage et ration pour la semaine de sucre de raisin, si possible (de préférence à la confiture que vous devriez garder pour mes frères) et de beurre. Quant au vendredi soir où vous venez me voir, vous me mettez également un pain ou des biscuits, haricots, oeuf si vous avez, et un peu de viande, enfin quelques à-côté et douceurs habituelles.

Cela revient à me mettre chaque fois un petit nombre de choses et vous avez beaucoup moins de chance de vous faire refuser. En tout cas c'est ainsi que procèdent un certain nombre de prisonniers.(...)

Si chaque fois également vous pouviez me joindre un paquet de tabac, cela m'aiderait beaucoup à surmonter certaines heures de cafard et aussi de fringale malgré tout. Et, naturellement, n'oubliez pas que le tabac s'allume et qu'il faut aussi joindre une boite d'allumettes.

Il faut me dépêcher car on ramasse déjà les lettres.

Je voudrais vous demander aussi de mettre à titre d'emballage le Parizer Zeitung et la Gerbe. Etre au courant des événements c'est mon grand désir depuis six mois! (...)"

 

"Le 24 décembre 1941

Mes bien chers parents,

je gage que vous serez grandement et heureusement surpris en recevant cette lettre. Moi-même encore hier je n'aurais pas cru que je vous l'écrirais. En revenant de visite, hier, j'ai bavardé avec le sous-officier et je lui ai dit que je désirais écrire, pour vous répondre. Et j'en ai profité pour déplorer le temps si long que mes lettres mettent à vous parvenir, quand elles vous parviennent: bref, il m'a donné du papier, m'a prêté son stylo et mettra ce soir ma lettre à la poste...

Je puis vous dire maintenant pourquoi je ne désire plus quitter le quartier de "correction", c'est simplement dû à la présence de ce sous-officier, qui fait à peu près tout ce qui est en son pouvoir pour nous être agréable. C'est la porte du cachot qui reste ouverte, c'est la table qu'il me donne. c'est la longue conversation qu'il vient faire avec moi, c'est le journal qu'il m'apporte, c'est aussi les cigarettes, voire les cigares, qu'il m'arrive de récolter. Inutile de vous dire que le sous-officier en question n'est pas allemand!  C'est un Autrichien d'une quarantaine d'années à peine et professeur de latin grec par profession. Il m'a dit que s'il ne tenait qu'à lui je serais libre depuis longtemps, que son plus grand désir était de rentrer chez lui, etc., enfin il estime comme la plupart de ses camarades que M. Hitler aurait bien dû éviter de déclarer la guerre aux Américains et les laisser se débrouiller avec les Japonais.

J'en profite aussi pour vous raconter les potins de la 4e division qui sont relatifs au Stabteldenbel - le grand escogriffe qui me refuse ma confiture. Il faut d'abord savoir que les cris qu'il peut nous faire entendre ne sont rien ou peu de choses à côté de ceux dont il gratifie régulièrement nous et les sentinelles d'ailleurs.. J'ai fait moi-même l'expérience de sa puissance vocale le jour de la découverte du marteau. A tel point d'ailleurs qu'il a été surnommé par ses subordonnés "Maulauf" (traduisez littéralement: gueule ouverte) et en fait personne ne peut le sentir car il n'a pas plus de ménagements pour les sentinelles et gardes qu'il n'en a pour nous et ce n'est pas peu dire! Bref, d'après ce qui m'a été raconté hier après-midi le sous-off "Maulauf" aurait rencontré "aux paquets" une charmante jeune personne, fille d'un capitaine de gendarmerie, lequel est précisément interné ici, dans notre division. Sans que je sache pourquoi le dit "Maulauf" n'aurait eu aucun mal à se procurer l'adresse de la jeune personne, et lui aurait fait tenir une lettre plus ou moins incendiaire, lettre en français et même assez bon français paraît-il. Bref, l'autre reçoit la lettre. Et la fait passer à son père le jour de la visite, par l'entremise de l'interprète, absolument ravi, d'ailleurs, de jouer à l'autre un bon tour. Le père aussitôt a remis cette lettre à notre sous-officier qui raconte l'histoire à tout le monde et fait circuler la lettre (accompagnée d'une traduction) parmi les autres sentinelles. Je vous donne naturellement l'histoire pour ce qu'elle vaut, mais elle nous a amusés.

Voilà pour les derniers potins. Mais j'ai une foule de choses à vous raconter, et je tiens à en profiter, d'autant plus que j'évite la censure. Vous savez que j'ai été pris le soir même où j'allais chercher un ausweiss qui me fut délivré sans difficulté, et des cartes d'alimentation qui causèrent ma perte. J'ai d'ailleurs manqué de décision. J'aurais très bien pu me sauver si j'avais compris tout de suite qu'on allait m'arrêter. Mais je n'avais en face de moi que de simples soldats et je comptais là-dessus pour m'en tirer (avec quelques injures!) et je m'en serais probablement tiré sans l'arrivée d'un officier! De là j'ai été emmené à la Santé, où je suis resté neuf jours, assez bien traité, mieux qu'à Fresnes en tout cas. On me donnait à lire, nous avions une soupe copieuse, même très copieuse, matin et soir! Puis j'ai été conduit à Fresnes. Les premiers moments furent très pénibles. Puis je suis venu ici, au cachot, et les premières semaines ne furent pas roses non plus. Durant trois semaine, je n'ai reçu que ma part de pain, et mon matelas m'avait été retiré! Puis le jugement et enfin ma situation présente qui, pour un prisonnier, est enviable, quoique souvent en marge du règlement. Somme toute nous formons ici une sorte de petite division très à part. Il n'y a que 32 cellules et nous ne sommes jamais au complet. Nous restons environ une vingtaine. La plupart des autres ne font ici qu'un séjour relativement court de dix jours à un mois environ, après quoi ils s'en retournent. Ceux qui restent ici comme moi sont tous des condamnés à mort qui attendent leur grâce; et puisque maintenant vous êtes rassurés sur mon sort, je dois vous avouer que nombreux sont ceux que l'aumônier est venu chercher. Il y a encore trois jours, on a emmené au fort de Vincennes, où ont lieu les exécutions, deux Anglais qui avaient été arrêtés à la fin du mois de septembre. Il y a un mois c'était le tour de mon voisin d'en face . Un lieutenant de marine. Il avait été pris sur le fait avec tous les plans des emplacements de D.C.A. allemande du port de Brest. Et je pourrais remplir ma lettre de tels exemples.

Mais vous auriez tort de croire que j'en ai été affecté au point d'être plongé dans un désespoir sans limite. Vous avez pu vous en rendre compte vous-même au cours de vos visites! Nous sommes tous placés sous le contrôle du sous-officier dont je vous ai parlé, de huit heures du matin à cinq heures du soir. Le reste du temps ce sont des sentinelles variables et qui reviennent environ tous les quinze jours. Et comme ma porte et celle de quelques autres est toujours ouverte, comme aussi je parle allemand, il n'est pas rare qu'elles viennent bavarder avec moi et mon livre "Pour apprendre l'allemand" est très apprécié!!! Pour apprendre aussi le français je vous prie de le croire... J'ai demandé aussi pourquoi nous ne sortions jamais et j'ai appris que c'était par manque de préau à notre division. D'autres sortent environ une fois par semaine, et un par un et un quart d'heure chaque fois, dans des sortes de cellules à air libre. Ce n'est donc pas pour moi une grande privation. Le seul point noir c'est le froid. Et cependant nous pourrions être chauffés: le charbon est dans la cave et le chauffage par air chaud a été réparé, mais "Maulauf" ne veut pas! Nous sommes punis n'est-ce pas! Alors nous y remédions comme nous pouvons. Le café est préparé toujours extrêmement chaud et, pour moi et deux autres, nous avons tous les matins une bassine d'eau chaude pour nous laver. Il ne faudrait pas croire cependant que je ne donnerais pas tout cela et même bien d'autres choses encore pour être dehors! Mais proportionnellement je crois bien que je suis un des mieux traités. Vous avez dû vous demander pourquoi je préférais que vous veniez le mardi et non le vendredi, c'est simplement parce que j'ai remarqué que le mardi, c'était presque toujours le sous-officier qui apportait le colis, tandis que le vendredi, c'est toujours la sentinelle que vous voyez à qui on passe la valise. Et en général on n'échappe pas alors au contrôle le plus minutieux: pain découpé en lamelles, chocolat en petits morceaux, fromage rompu, biscuits explorés, pommes de terre en quatre, tabac ouvert, journaux longuement considérés, vêtements explorés et regardés en transparence... le tout déposé pèle mêle sur le lit, car on n'a droit de toucher que lorsque l'autre est parti... Vous voyez le gâchis! Tandis qu'avec le sous-officier, aucune exploration, aucun contrôle: j'ouvre moi-même la valise, je sors tout et la rends. Seules les chaussures ne peuvent être rendues, le règlement de la prison s'y oppose paraît-il, mais j'arriverai tout de même à les faire passer. Puisque nous parlons colis, ne me mettez plus d'orange puisque j'ai vu qu'on avait droit qu'à une livre... et donnez-les à mes frères. Mettez-moi quelques pommes de terre à la place, cela ira aussi bien. Et puis ne m'envoyez plus la "France socialiste", même ici on ne trouve que celui-là (précisément peut-être parce que personne ne veut plus l'acheter) mais j'aimerais bien trouver mardi prochain des allumettes, 2 paquets de "nettoie pipes" ces sortes d'écouvillons que vous trouvez partout (je dis 2 paquets parce que j'en dois un au sous-off lequel fume la pipe aussi).

Enfin vous remercierez tous ceux à qui je dois de recevoir quelque chose, tante Dédé, mon oncle Lucien, parrain Lulu. J'aurais bien demandé à leur écrire à eux aussi, mais j'ai peur de tout perdre en en voulant trop. C'est déjà bien que l'on me passe une lettre... et que je ne manque pas de papier. Le sous-off (toujours lui) m'a fait cadeau d'un bloc qui sert ici comme papier à lettre.

Je vous demanderai aussi de bien vouloir intervenir auprès de Mlle Cristo pour qu'elle essaye de me faire rendre ma valise. Ma demande à moi a été transmise au Feldwebel qui a répondu "qu'il verrait". Autant dire que tout est remis aux calendes grecques. Voilà donc toutes les nouvelles d'ici. Je vous joins un plan de ma demeure actuelle, dont j'aimerais tant définitivement sortir.

J'espère bien voir papa mardi prochain et j'espère que son eczéma et tous autres ennuis se sont décidés à disparaître. Je penserai beaucoup à vous demain, et serai de coeur avec toute la joie de mes frères. Pour nous bien sûr Noël sera un jour comme les autres avec la soupe aux choux sans presque de choux, hélas! et le café du soir. Et pourtant ce ne sera pas un jour exactement comme les autres, parce que nous penserons tous à notre famille ce jour-là...(...)

Comme il n'y a que le premier pas qui coûte, j'espère bien pouvoir vous faire passer d'autres lettres. Après tout je ne risque absolument rien...(...)

P.S. Je supporte la rançon de ma lettre, je suis frigorifié et puis au cas où vous trouveriez de la saccharine: cela ne peut pas m'abîmer l'estomac plus que les éternels eaux de choux que nous avons en ce moment."

 

"Le 24 décembre 1941

Je vous verrai demain, du moins je l'espère, mais je n'en suis pas moins heureux de vous écrire de nouveau.(...)

Combien  je voudrais être parmi vous en ce moment. j'espère bien cependant m'y retrouver bientôt car tout le monde ici nous répète que notre captivité toucherait à sa fin. Dieu veuille l'entendre. En attendant il fait toujours bien froid et j'attends demain avec impatience.(...) Et puis je vous avouerai aussi qu'il y a toujours le paquet qui me fait désirer le jour de visite. Surtout maintenant que l'on ne vous permet plus de mettre grand chose! Depuis samedi en effet je n'ai plus rien, et il m'a fallu des prodiges d'économie pour ne pas tout dévorer jeudi. Mais j'ai à cela un remède: je cache tout dans ma valise, et je ne l'ouvre chaque jour que le temps déterminé par un remplissage de bassine (car mon robinet fuit et il remplit tout seul ma bassine en une dizaine de minutes environ). Tant que ma valise est ouverte, à midi, je me reconnais le droit de prendre dedans ce que je veux, mais une fois qu'elle est fermée, ce que je n'ai pas eu le temps de manger restera dedans jusqu'au lendemain matin.(...)"

 

 Une semaine avant son exécution.

"Jeudi 22 janvier 1942

Pouvoir enfin vous écrire! C'est une chance parfaitement rare et j'espère bien que cette fois-ci vous recevrez ma lettre. Comme je vous l'ai dit déjà nous avons été ramenés à la division. Le grand avantage est évidemment que nous sommes chauffés, et même assez bien chauffés. Mais il n'y a guère de médaille sans revers et je regrette bien mes conversations et mes journaux.  Vous m'avez demandé ce que sont mes journées. Je vous dirai tout d'abord qu'elles sont monotones, ce qui ne sera pas pour vous une révélation sans doute. La journée débute le matin quelque part entre 6 et 7 heures par la distribution du café. Elle s'annonce donc par ce bruit typique de la prison, bruit essentiellement complexe, formé de bruit de serrure, de claquement de guichet, avec comme fond sonore le roulement disgracieux et intermittent du chariot... Puis mon guichet s'ouvre et je reçois le café. Café, café, bien entendu il ne s'agit pas de vrai café, mais il ne s'agit pas toujours non plus d'orge grillé par exemple... Non, nous avons quelquefois des infusions de produits relativement rares, comme par exemple du thé ou de la menthe, ou d'autres décoctions dont il m'est impossible de préciser l'origine. Le café avalé donc, c'est le nettoyage de la cellule combien simple! et la réfection du lit où j'essaye de remédier au peu d'élasticité du sommier par un "poupoutage" du matelas effectué  suivant toutes les règles de l'art. Puis toilette et un bon quart d'heure de marche. Je dois vous avouer à mon grand dam que la culture physique qui, à la cellule 18, était en quelque sorte imposée par la température extérieure a un peu souffert du fait que je suis chauffé.

La journée est donc commencée depuis une heure au moins. Je me plonge alors dans mes livres de physique et chimie surtout parce que c'est plus facile et aussi plus immédiat, plus tangible que les mathématiques pures. Tout cela me conduit bien vers 11 h 30, heure du déjeuner, avec quelques intermèdes: visite de cellule puisqu'il faut donner les ordures, exposer ses désirs si on en a...,etc., etc. La soupe arrive donc vers 11 h 1/2 annoncée comme toujours par le bruit "prison"(... ) La soupe! Je vous en ai souvent parlé, car ce mot résume en quelque sorte une des préoccupations les plus importantes du prisonnier. En ce moment nous sentons que nous sommes en hiver par la disparition des légumes frais - même du chou -  qui furent pourtant pendant six mois la base des préparations culinaires. En revanche nous avons de la choucroute - oui! - de la choucroute, mais sous une forme inhabituelle, sous forme de longs filaments nageant dans une eau surâtre, souvent accompagnés d'ailleurs de quelques haricots verts de conserve, voire de carottes. Puis le pain vient maintenant en même temps ou à peu près que la soupe. Nous en avons toujours quelque 250 g. Je préfère ce système qui me permet de manger enfin la soupe et le pain ensemble. Je ne fais somme toute qu'un seul repas par jour, mais je m'en trouve mieux à mon avis.

 La soupe disparue, c'est une promenade faite surtout de demi-tours où je suce ma pipe avec application, prenant bien soin de faire durer le plus longtemps possible la combustion du peu de tabac que j'y ai tassé. Puis je reviens à mes livres avec quelques "récréations", ou je fais par exemple "la vaisselle", ce qui revient à nettoyer une gamelle étamée avec du sable fin... Enfin arrive 5 h: re-café plus quelques biscuits quand il y en a encore dans le sac; promenades, occupations diverses. Je ne peux plus lire, il fait trop sombre car le soir on ne nous allume pas la lumière. Et c'est le coucher quand il fait trop sombre même pour circuler. Une journée s'est alors écoulée, de ces journées qui font les semaines, les semaines des mois, et que je n'espère les mois des années.(...)

Vous devriez pouvoir continuer à me voir chaque semaine comme auparavant. En effet si sur le permis de visite permanent  que vous avez il est spécifié "par semaine" personne ici ne peut vous refuser votre visite. Si ce n'est pas spécifié il faudrait le demander au tribunal qui bien certainement ne refuserait pas de le faire. (...)

Au chapitre "demandes" (...) je voudrais des mines pour mon porte-mine, du papier blanc pour autant qu'on vous le laissera passer, une brosse à vêtements aussi si cela est possible, et il paraît que oui. Question colis je n'ai rien de précis à vous demander, si ce n'est, si cela vous est seulement possible sans vous priver, de me joindre un jour une petite boîte de conserve. C'est une chose qui me ferait plaisir. Mais bien entendu seulement si vous pouvez le faire sans vous priver. - Ah...et une gomme!

Question vêtements j'ai mis en réserve la paire de chaussettes neuves que vous m'avez envoyée. Ainsi, au cas où l'une de mes paires actuelles viendrait à présenter un commencement de trou, je pourrais changer et donner moins de travail de raccommodage à maman.

Question livres, je ne sais pas si vous pouvez passer facilement des livres d'occasion ou déjà lus. Je vous rappelle l'existence de ces collections à bon marché comme la collection "Tango" de chez Feresini je crois à 5 F. Je vous dis celle-ci, parce que je sais que les livres qui en parviennent passent ici assez facilement, parce qu'ils se présentent en feuillets. Vous pouvez toujours me joindre aussi malgré tout certaines publications comme Signal, La Semaine ou Toute la Vie, etc.....etc.(...)

Quand le samedi ou le dimanche je vois luire le soleil je me dis souvent que peut-être mon père en a profité pour revoir Parmain, quoique à proprement parler il n'y ait rien à récolter en ce moment. Je pense aussi beaucoup à mes frères et suis encore tout affligé de l'accident qui est arrivé à Jean-Pierre(...) J'espère aussi que mon frère et filleul Philippe a continué sa brillante ascension vers les premières places de la classe. J'aimerais bien aussi que vous m'écriviez assez souvent. La correspondance que nous recevons n'est pas soumise à une règle fixe et le sous-officier me disait que nombreux sont ici ceux qui reçoivent plus d'une lettre par semaine. Et tout le monde peut m'écrire, et croyez bien que ce serait là une des choses qui me seraient le plus agréable. Pour sûr je ne pourrai pas répondre, car vous pensez bien que chaque fois que j'ai la possibilité d'écrire c'est à vous que je le fais! En théorie nous avons droit à une lettre toutes les trois semaines (à écrire bien entendu). Vous pouvez vous-mêmes constater combien il y a loin souvent entre la pratique et la théorie.

Il paraît faire de plus en plus froid dehors et j'espère bien que vous ne souffrez pas trop des restrictions de chauffage. Je me demande bien quelles sont à l'heure actuelle les choses qui ne sont pas rationnées! Je vous répète d'ailleurs à ce sujet que j'aimerais surtout avoir des choses qui ne risquent pas de vous priver. Par exemple remplacez moi le fromage par des pommes de terre ou tout autre chose - du fromage nous en avons ici, il nous est même donné en tube comme de la pâte dentifrice... J'oubliais aussi de vous remercier pour le sandwich à la volaille (...) Il a été bien apprécié hier soir je vous prie de la croire (...)

J'oubliais aussi de vous parler de la question savon. Au cours de mon changement de cellule j'ai oublié mon morceau de savon (un Monsavon de la prison) et quand j'en ai demandé un autre au nouveau sous-officier je me suis vu répondre que puisque je recevais des colis, je n'avais qu'à vous en demander. Quant à être rasé c'est une autre question. Il n'y a plus maintenant qu'un seul coiffeur à la prison, je crois, et cela fait plus d'un mois que je ne l'ai vu. Cela vous expliquera sans doute mon aspect un peu hirsute. Ah! aussi! il paraît que je pourrais avoir du cirage. Si vous pouvez m'envoyer une petite boite de cirage jaune, je ne manque pas de chiffon, je pourrai entretenir mes chaussures. Vous avez pu vous rendre compte que les noires que je vous ai renvoyées étaient à peu près cirées, ceci grâce au sous officier qui de temps en temps me prêtait sa boite. (...) Envoyez-moi aussi une cravate (je n'en ai qu'une noire toute fripée) pour le jour où je voudrai faire un peu de toilette.

Question moral il n'est ni mauvais ni bon. J'essaye surtout de vivre dans le présent ce qui m'épargne la vue d'un avenir que je n'entrevois pas comme devant être particulièrement agréable, doré ou facile. D'un autre côté vivre dans le présent c'est vivre entre quatre murs entre lesquels il ne se passe absolument rien. Mais je crois qu'on finit par s'habituer à beaucoup de choses, d'autant plus que je me répète, pour ma consolation personnelle quand j'en ai besoin, que je suis beaucoup moins malheureux que d'autres n'ont été et sont encore - et que moi-même je n'ai été au commencement.

(...) Le système de réflexion forcée auquel j'ai été en quelque sorte soumis depuis que je suis entré ici, m'a amené à opérer comme on dit une révision des valeurs, révision qui s'avérait singulièrement nécessaire. Je vous prie de croire que sur bon nombre de chapitres (...) cette révision a changé bien des choses, bien des pensées et bien des estimations, que j'avais pu concevoir avec toute la présomption d'un gamin de dix-huit ans qui tranche "définitivement" de tout. Et il est probable que même mes avis actuels supporteront encore bien du changement!

A côté de cela j'espère toujours en une prochaine libération que la saine raison renvoie probablement aux calendes grecques, mais que je veux espérer proche parce que malgré tout c'est l'espoir qui soutient et je vous prie de croire que ici, et il faut être ici pour s'en rendre compte je crois, l'espoir n'est pas un vain mot (et il suffit de voir comme il s'alimente ici bien plus qu'ailleurs des plus invraisemblables bobards). Ce que moi je veux espérer, c'est que je n'irai pas en Allemagne. Cela me fera une désillusion de plus, sans doute, mais en attendant, dans le présent, j'en aurai profité. (...)

Excusez aussi un peu le décousu et le manque de style de ma lettre. Dès qu'on nous donne le papier, il faut se mettre à écrire, et vite, car personne ne peut dire quand les lettres seront ramassées et souvent nous avons à peine le temps de les écrire. Aussi je n'ai pas le temps de les soigner tout autant que je le désirerais et le pourrais.

Je pense aussi avoir montré à maman comment on peut serrer ses lignes quand on écrit - soit dit sans méchanceté! - Ma lettre ne comporte sans doute pas assez de demandes puisque j'y ajoute celle de fil et d'aiguilles et que j'ai aussi le droit  (quoique tangent) de recevoir. Quand je dis le "droit", cela veut dire seulement: en principe rien ne s'oppose à ce que...

Enfin vous savez combien je pense à vous, que je n'ai pas un mauvais moral, que j'espère toujours et n'est-ce pas là le principal? Que je vous aime toujours et vous embrasse le plus affectueusement possible. Faites en autant pour tout le monde et mes frères et, comme c'est écrit ici partout, V.L.F., le plus tôt possible! " 

 

Un recours en grâce, transmis avec avis favorable par le général commandant la place de Paris, est refusé par Goering. L'aumônier allemand de Fresnes, l'abbé Stock, apprend aux parents de Claude Betsch le jour même, 29 janvier 1942, l'exécution de leur fils au Mont Valérien. Celui-ci rapporte ainsi cette fin exemplaire  (extrait du livre de René Closset, "Franz Stock, aumônier de l'enfer", p.148):

"Jeudi 29 janvier 1942. Claude B..., Fresnes. Il a été des mois en prison. C'est souvent confessé et a souvent communié. Au dernier jour, il s'est confessé et a communié sur place. Il est mort pieusement. N'a pas voulu se laisser bander les yeux ni se laisser attacher. Il est mort en priant pendant que je lui donnais une dernière bénédiction. A écrit des lettres à ses deux petits frères et à ses parents (son père est directeur général dans un bureau, place Saint Sulpice). Il ne pensait qu'à la peine qu'auraient ses parents, il ne pensait pas à lui-même.

"Le commandant me dit: dites à ses parents que leur fils est mort courageusement. Je l'ai dit le soir même à son père. Peine amère du père. Gratitude des parents: Merci de ces paroles de consolation. Enterré à Ivry."

Dernière lettre de Claude Betsch à ses parents, datée du jour de l'exécution, une lettre sans rature, d'une écriture régulière et ferme:

 

"Mes bien chers parents, c'est la dernière fois que j'écris ce titre qui fut celui de tant de lettres. Vous saurez sans doute ce qui sera arrivé quand on vous remettra cette lettre. Je sais combien vous en serez  tristes, et c'est sans doute ce qui rend ma fin quelque peu triste. Voyez-vous, je ne sais quoi dire pour vous faire comprendre qu'il ne faut pas être triste, qu'il ne faut pas vous désespérer. Dites-vous que je suis tombé pour mon pays d'abord, et que c'est là une belle mort, une très belle mort. La seule chose qui m'attriste vraiment, c'est de ne pas vous laisser de moi le souvenir d'un enfant qui jusqu'à la dernière heure ne vous aura pas donné que des satisfactions, mais bien au contraire celui d'un enfant qui aura peuplé votre vie de soucis et d'ennuis. Vous avez avec vous les meilleures consolations qui se peuvent souhaiter: ce sont mes deux frères. Vous les aimerez pour moi. Je suis sûr qu'aucun d'eux ne vous causera de soucis, car, de là où je vais, je veillerai sur vous autant que je pourrai. Je vais rejoindre Ivan. Nous serons deux là-haut à prier et à vous protéger. Mes bien chers parents, mes chers parents, je vous supplie de ne pas pleurer: ma mort, voyez-vous, est une mort qui fut celle de bien des héros. Vous pourrez vous dire que je suis tombé en chantant la Marseillaise.

Je voudrais vous épargner ce nouveau chagrin, mais je ne le puis. Je voudrais vous dire tout ce qu'il y a en moi de remords pour tous les chagrins, tous les soucis que jevous ai causés, mais je n'en ai pas le temps. J'aurais voulu voir vous ou mes frères, une dernière fois, cela aussi m'aura été refusé. C'est au moment où l'on ne peut plusrien faire que l'on sent monter en soi toutes les bouffées de générosité que l'on a refoulées toujours.

Je prie pour que la désillusion ne soit pas trop forte pour vous. On est venu me dire tout à l'heure que je partirai à quatre heures. Je ne puis vous exprimer ce que je ressens en ce moment car c'est trop confus. Mais je n'ai pas peur, et vous pourrez vous dire que je serai mort sans avoir peur. Sans avoir peur car je sais où je vais, et voyez-vous cela est tout. Nous nous reverrons un jour et ce sera là où nous ne connaîtrons plus ni soucis ni chagrins, là où nous oublierons ensemble tous les mauvais jours que nous avons vécus.

Je pars sans peur aussi parce que je sais que je continuerai à vivre en vos pensées et en celles de mes frères. Vous pourrez dire à Jean-Pierre la vérité. Il comprendra.

Je n'ai rien à vous léguer en souvenir. Je demanderai à ce que le portemine avec lequel j'ai écrit cette lettre vous soit remis. Ce sera le dernier objet que j'aurai touché. Embrassez bien une dernière fois mes frères pour moi. Encore une fois, ne pleurez pas. Plus tard le vrai sens de ma mort apparaîtra. Je vais partir. Recevez de votre fils qui ne vous a pas assez aimés les plus affectueux baisers. Aimez mes frères pour moi. Parlez leur de temps en temps de leur grand frère qui les a tant aimés et recevez mon dernier adieu, mon dernier baiser, ma dernière pensée.

 

Claude

 

P.S. On me prie d'ajouter au moment de partir que vous pourrez réclamer mon corps au tribunal. Je désirerai me trouver avec mon frère dans le caveau familial. Encore une fois je vous embrasse affectueusement - une dernière fois. Il faut que vous fassiez une demande au tribunal. Encore une fois mes derniers baisers.

Je vous prie aussi de vous mettre en relation avec l'aumônier de la prison, qui vous facilitera sans doute les démarches."

 

Claude Betsch écrit aussi à ses deux frères cadets, Jean-Pierre et Philippe, en moulant toutes ses lettres pour que les deux petits garçons puissent lire:

"Mes chers petits frères,

Vous ne reverrez plus votre grand frère, mais votre grand frère pensera à vous toujours. Il ne vous oubliera jamais. Avant de partir pour toujours, votre grand frère voudrait vous dire qu'il vous a aimés, bien aimés, sans que vous vous en rendiez très bien compte. Il voudrait bien pouvoir rester longtemps et il ne le peut pas. Aussi, c'est pourquoi j'écris cette lettre que je vous demande de garder toujours."

Lettre, enfin, à Madame Lallier:

"Chère Madame,

Cette lettre, une des dernières qu'il m'est donné d'écrire, vous expliquera pourquoi j'ai pu disparaître sans vous donner aucune nouvelle depuis le 9 mai dernier.

Je vais être fusillé dans quelques heures - deux heures . Je tiens, avant de mourir, à vous remercier vous et Colette pour les quelques instants de bonheur que j'ai pu vivre en votre compagnie. Comme, de toute façon, vous devez savoir par les journaux ce qui m'est arrivé, je vous écris pour que vous sachiez que je meurs sans peur - avec fierté.

Je serais heureux que Colette voulût bien conserver les quelques objets qu'elle tient demoi. Peut-être ainsi mon souvenir vivra-t-il plus longtemps.

Je suis sûr, Madame, que vous excuserez l'importunité de cette lettre, eu égard au moment où elle vous arrivera et au moment où elle est écrite.

Et, avec tous mes remerciements, je vous prie de recevoir, une dernière fois, l'expression de ma respectueuse amitié.

 

Claude Betsch."

 

Claude Betsch,  enterré par les Allemands au cimetière d'Ivry, sera transféré dans un caveau de famille en janvier 1945.

Déclaré "Mort pour la France", il sera fait chevalier de la Légion d'honneur, il recevra la Croix de Guerre avec palme et la Médaille de la Résistance.

 

*

Citation (à l'ordre de l'Armée): "Jeune agent de renseignements, placé en 1941, comme sous-officier, dans une état-major de la Luftwaffe à Paris, en raison de sa parfaite connaissance de la langue allemande. Réussit à gagner la confiance des officiers et obtint ainsi de précieux renseignements sur l'activité de l'aviation ennemie. Put également, grâce au poste qu'il occupait, accomplir diverses missions fructueuses dans plusieurs régions de France."

 

Lieu de mémoire: monument du Mont Valérien.

 

Références:  Dossier fourni par la famille de Claude Betsch; Bulletins de l'A.A.S.S.D.N. n°13, p.4, et n°149, p.42; "Franz Stock, aumônier de l'enfer", de René Closset

 


 

 

 
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