1942 : L'opération FRANKTON

Au début du 2e trimestre de l’année 1942, Lord Selborne, Ministre de la Guerre
Économique, attira l’attention de Winston Churchill sur l’accroissement préoccupant
du trafic des navires allemands forceurs de blocus qui, malgré les pertes qui leur
étaient infligées par la Royal Navy et la RAF, déchargeaient à Bordeaux leurs cargaisons
de latex, de métaux rares et de produits tropicaux en provenance d’Extrême-
Orient, d’importance essentielle pour l’industrie de guerre du Reich et embarquaient
des machines-outils et des pièces destinées à l’industrie aéronautique livrées aux
usines d’armement japonaises.

Le Premier Ministre chargea Lord Louis Mountbatten, Commandant en Chef des
Opérations Combinées de préparer un plan d’intervention. Une opération amphibie
de grande envergure ayant été écartée d’emblée et Anthony Eden, Ministre des
Affaires Étrangères s’étant opposé au bombardement du Port par les avions de la
RAF, trop de vies humaines étant en jeu, la décision fut prise de recourir à une
attaque par des commandos contre les forceurs de blocus à quai au sein même du Port
Autonome de Bordeaux.

Cette mission allait être confiée à une unité spéciale du Corps des Royal Marines
le “ Royal Marines Boom Patrol Detachment ” constituée à l’initiative du Major
Herbert G. Hasler, surnommé “ Blondie ”, qui allait être désigné par Lord
Mountbatten comme commandant du commando. L’opération avait reçu le nom de
code (sans signification) de “ Frankton ”.

Sous couvert d’un entraînement de routine à la protection des installations portuaires,
le RMBPD composé de deux sections allait préparer dans le plus grand secret
une opération extrêmement risquée. A l’exception d’Hasler, aucun des membres du
commando ne sut la destination ni le but de la mission avant d’être embarqué à bord
du sous-marin.

Sélectionnés au sein de la 1re section, six équipages de deux hommes à bord de
six kayaks de mer (Cockle Mark II) mis au point par le Major Hasler et l’ingénieur
Goatley seraient mis à l’eau à proximité de l’embouchure de la Gironde. Ils remonteraient
le fleuve à la pagaie, se cachant de jour et naviguant au compas de nuit.

Après avoir identifié leurs cibles le long des quais, ils poseraient des mines “ limpets
” (arapèdes) à adhérence magnétique sous la ligne de flottaison des forceurs de
blocus allemands dont les services de renseignements anglais savaient à quelle date
ils seraient amarrés à quai à Bassens et à Bordeaux, sans qu’aucun membre de la
Résistance eut jamais su à quoi serviraient ou à qui étaient destinées les informations
recueillies et transmises aux services secrets à Londres.

Aucun recueil n’étant possible après l’attaque, ils redescendraient la Gironde en
kayak jusqu’à la hauteur de la ville de Blaye, saborderaient leurs bateaux et tenteraient
de rejoindre à pied la ville de Ruffec, distante de 160 km, d’où une filière
d’évasion britannique dépendant du M19 pourrait prendre en charge leur évasion
vers l’Espagne, avec le concours de Résistants français.

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Personne n’avait été informé de leur mission ni à Bordeaux, ni à Ruffec.
Dans la soirée du 7 décembre 1942, le sous-marin britannique HMS, TUNA, sous
les ordres du Lieutenant Raikes, alors âgé de 28 ans, mit cinq kayaks à l’eau au large
de Montalivet. Dans l’ordre de mise à la mer :

  • Catfish (Poisson-chat) : Major Hasler (Chef du Commando), Marine William E.Sparks.
  • Cuttlefish (Seiche) : Lieutenant John MacKinnon (Commandant en second), Marine James Conway.
  • Crayfish (Écrevisse) : Corporal A. S. Laver, Marine W.N. Mills.
  • Chachalot (Cachalot) : Marine Ellery, Marine Fisher.
  • Coalfish (Morue noire) : Sergent Samuel Wallace, Marine Robert Ewart.
  • Conger (Congre) : Corporal George Sheard, Marine David Moffatt.

Le flanc déchiré au passage du panneau d’accès à la chambre des torpilles avant
du TUNA, où il avait été stocké durant la traversée, le Cachalot dut être rembarqué
avec son équipage. Peu après 20 heures, les cinq kayaks s’éloignèrent en formation,
sous le commandement du Major Hasler en direction de la Pointe de Grave.
Vers minuit, au franchissement du ressac très dangereux même par temps calme
sur les hauts-fonds au large du phare Saint-Nicolas, le kayak “ Coalfish ” chavira et
le contact fut perdu avec le Sergent Wallace et le Marine Ewart.
Une demi-heure plus tard, ce fut au tour du “ Conger ” (Caporal Sheard et
Marine Moffatt). Cette fois, les deux RM purent être repérés et après sabordage du
Conger, ils furent remorqués dans l’eau glaciale accrochés au “ Catfish ” (Hasler et
Sparks) et au “ Crayfish ” (Laver et Mills). La mission étant primordiale, Hasler dut
les abandonner au plus près du rivage après avoir passé la Pointe de Grave.

Les trois kayaks restants poursuivirent leur route portés par la marée montante
vers le Verdon. Ils furent obligés de prendre leurs distances pour passer entre le môle
et quatre bâtiments ennemis ancrés à quelques encablures. C’est à ce moment-là que
le contact fut perdu avec le “ Cuttlefish ” (Lieutenant MacKinnon et Marine
Conway).

Le jour se levait quand les deux derniers kayaks, “ Catfish ” et “ Crayfish ” trouvèrent
à la Pointe aux Oiseaux un abri où ils purent se dissimuler pour la journée dans
les roseaux bordant la rive, à proximité de Saint-Vivien-du-Médoc. Ils continuèrent
leur route durant la nuit du 8 au 9 vers le Port des Callonges, puis vers l’Ile-Cazeau
(nuit du 9 au 10) à la faveur de l’obscurité et portés par le courant de marée.

Le 11 décembre à l’aube ils trouvèrent enfin, sur la rive gauche du fleuve en face de
Bassens, un endroit pour se cacher, se reposer et préparer l’attaque. Dans la nuit du
11 au 12 décembre, les équipages des deux derniers kayaks s’engagèrent dans la dernière
phase de leur mission : le “ Catfish ” suivit la rive gauche jusqu’aux quais de
Bordeaux et réussit à fixer ses mines sur trois grands navires et un pétrolier à
l’amarre le long du quai ; le “ Crayfish ” traversa la Garonne vers Bassens et fixa
ses mines sur deux navires à l’amarrage.

Mission accomplie, entre minuit et une heure du matin le 12 décembre, les deux
équipages entamèrent leur repli. Ils se rejoignirent miraculeusement dans l’obscurité
au Sud de l’Ile-Cazeau. Portés par le courant, ils firent route ensemble, longeant la
rive droite du fleuve. A 1 500 m environ au nord de Blaye, les deux équipes se séparèrent
par mesure de prudence pour aborder à environ 400 m l’une de l’autre à la hauteur
de Saint-Genès-de-Blaye. Ils ne devaient jamais se revoir. Il était entre 3 h 30 et

4 heures du matin et il ne leur restait que 3 à 4 heures d’obscurité, quand ils entamèrent
leur repli à pied par des itinéraires différents, pour tenter d’atteindre Ruffec, à 160
km de leur point de débarquement.

A partir de 7 heures, les crayons retards mirent à feu successivement les mines
limpets. A Bassens, “ l’Alabama ” et le “ Portland ”, minés par Crayfish, furent gravement
endommagés. Attaqués par Catfish, Quai Carnot à Bordeaux, le “ Dresden ”,
le “ Tannenfels ” commencèrent à s’enfoncer le long des quais auxquels leurs
amarres les retenaient. Un 5e bateau, le pétrolier “ Cap Hadid ” prit feu. Les limpets
posées sur la coque d’un 6e navire, le “ Sperrbrecher n° 5 ” (patrouilleur allemand)
se détachèrent et explosèrent sur le fond sans dommage pour la cible. Les explosions
des mines se succédèrent de 7 heures jusqu’à la mi-journée causant la confusion et
le désordre chez l’ennemi.

La compagnie des pompiers du port autonome au sein de laquelle l’ingénieur
TPE Raymond Brard, responsable de la sécurité du port et fondateur du Club des
Girondins, avait placé une équipe de résistants, intervint immédiatement sous le
commandement du Commandant Paduch à la requête du HafenKommandant. C’est
au cours de leur intervention que les pompiers, inversant l’action des pompes mises
en batterie réussirent, sans être inquiétés, à aggraver la gîte des bâtiments les plus
atteints.

Hasler et Sparks, aidés au long de leur route par des Français courageux, comme
la famille Pasqueraud qui les hébergea une nuit à Napres entre Saint-Preuil et
Lignières, furent les seuls à atteindre Ruffec. Ils choisirent d’entrer au jugé, vers
13 h 30 le 18 décembre 1942, dans le restaurant “ La Toque Blanche ”, où ils eurent
la chance d’être accueillis par M. René Mandinaud, sa femme et ses soeurs, une
famille de Français patriotes. M. Mandinaud prit contact avec M. Jean Mariaud.
Ce dernier organisa le passage des deux fugitifs dans l’ex-zone libre après consultations
successives de M. Paille, ancien professeur en Angleterre, qui confirma leur
nationalité et de Mme Marthe Rullier qui alerta le passeur.

Le 19 décembre, Hasler et Sparks, furent conduits en camionnette par M. René
Flaud, boulanger, près de Benest, à proximité de la ligne de démarcation, toujours
gardée par les Allemands. M. Fernand Dumas, le passeur, les conduisit à la ferme
Marvaud où ils allaient être hébergés pendant 41 jours chez M. et Mme Armand
Dubreuille.

Ils auraient dû être remis dans les deux jours suivant leur arrivée à Marvaud à
Mary Lindell, alias “ Marie-Claire ”, Comtesse de Milleville par son mariage, qui
connaissait les Dubreuille. Marie-Claire était un agent du M19, organisation faisant
partie des Services Secrets britanniques, spécialisée dans l’aide à l’évasion et le rapatriement
des personnels militaires en Angleterre.

Grièvement blessée dans un accident, sans contact radio, elle ne put être jointe
par Armand Dubreuille qu’après plusieurs semaines de silence. Elle arriva enfin à
Marvaud et c’est son fils Maurice de Milleville, âgé de 18 ans qui accompagna les
deux fugitifs par le train de Roumazières à Lyon. Leur évasion se poursuivit jusqu’à
la frontière espagnole via Marseille et Perpignan. Arrivés en Espagne, les deux survivants
furent pris en charge par l’Ambassade à Madrid, d’où ils furent conduits à
Gibraltar. Hasler regagna l’Angleterre par avion le 3 avril 1943 et Bill Sparks fut
ensuite rapatrié par un transport de troupes.

Le Sergent Wallace et le Marine Ewart, capturés le 8 décembre 1942 au lever du
jour furent fusillés sur ordre de l’Amiral Julius Bachmann dans la nuit du 11 au 12
décembre après de longs interrogatoires sans avoir parlé. Leur exécution eut lieu au
château du Dehez (aujourd’hui Château Magnol) à Blanquefort.
Le corps du Caporal Sheard, probablement noyé dans la nuit du 7 au 8 décembre,
ne fut jamais retrouvé et celui de son coéquipier le Marine Moffatt fut découvert le
17 sur la plage de Bois-en-Ré.

Le Lieutenant MacKinnon et le Marine Conway, ayant poursuivi seuls leur route
sur la Gironde atteignirent l’Ile-Cazeau puis le Bec d’Ambès où leur embarcation
coula, après avoir éperonné un obstacle sous-marin. Ils se replièrent jusqu’à Cessac
où un couple de Français, M. et Mme Jaubert les hébergèrent trois jours. Après avoir
quitté leurs hôtes, ils cherchèrent à gagner l’Espagne. Capturés par la gendarmerie
française près de La Réole, le 18 décembre, ils furent remis aux autorités allemandes
qui les emmenèrent à Bordeaux.

Le repli de Laver et Mills s’acheva près de Montlieu-La Garde où ils furent
dénoncés, arrêtés par la gendarmerie qui les remit aux autorités d’occupation.
Enfermés à Bordeaux avec MacKinnon et Conway, puis transférés à Paris au début
de janvier, tous les quatre furent exécutés le 23 mars 1943.

Gardés en vie pendant trois mois, sans doute parce que les services de renseignement
allemands cherchaient à savoir par qui ils avaient été aidés durant leur repli, le
Caporal Laver RM, le Marine Mills, le Lieutenant MacKinnon RM et le Marine
Conway moururent sans avoir parlé.

L’exécution des six Royal Marines pris en uniforme, en application de la directive
secrète d’Hitler du 18 octobre 1942 concernant les commandos, constitue un
crime de guerre dont l’Amiral Raeder eut à répondre au procès de Nuremberg en
1946 et l’Amiral Bachmann au procès d’Hambourg en 1948.

En 1955, parut le livre de CE Lucas Phillips “ Cockleshell Heroes ” tiré à
250 000 exemplaires en Angleterre, traduit en français en 1956 sous le titre
“ Opération Coque de Noix ”. Le Lieutenant Colonel Hasler OBE DSO RM, apporta
sa collaboration à l’auteur qui eut accès à des sources fermées aux chercheurs.
Également en 1955, le film “ Cockleshell Heroes ” (version française :
“ Commando dans la Gironde ” sorti en 1956) produit par Warwick et distribué par
Columbia Pictures, d’après un scénario de Bryan Forbes et Richard Maibaum.
Tourné sur le Tage, mis en scène par José Ferrer qui interprétait le rôle d’Hasler, avec
Trevor Howard dans un rôle de fiction, le film avait bénéficié de l’appui technique
du Corps des Royal Marines. Malgré les libertés prises par les scénaristes avec la
vérité historique, au grand déplaisir du Major Hasler, “ Commando dans la
Gironde ” fabriqué dans la lignée des productions de films de guerre américains des
années 50 connut un succès commercial.

Une biographie remarquable du Colonel Hasler, décédé en 1987, par le Major
Ewen Southby Tailyour préfacée par SAR le Duc d’Edimbourg, retrace la carrière de
Blondie Hasler au sein du corps des Royal Marines, suivie après la guerre de celle
d’un très grand marin puisqu’il fut le fondateur des courses transatlantiques en solitaire
en 1960. Eric Tabarly qui participa à la seconde traversée devait devenir un de
ses proches amis.

Un ouvrage historique, “ Le Commando de l’impossible ” par François Boisnier
et Raymond Muelle, utilisant les archives anglaises, allemandes, françaises et les
derniers témoignages des rares survivants encore en vie et des contemporains de
l’opération Frankton, est paru en 2003 édité par Trésor du Patrimoine.
En 2002, un reportage de Jonathan Marland a été réalisé pour Meridian TV,
chaîne privée britannique, comportant une longue interview de Bill Sparks sur les
lieux de son évasion.

En 2004 deux films sur l’Opération Frankton ont été tournés :

  • En France : “ Des ombres dans la nuit - Opération Frankton ” durée 52 minutes,
    réalisé par Ramon Maranon diffusé par FR 3 Aquitaine.
  • En Angleterre et en France : “ Frankton Shadows ”, durée 30 minutes,
    réalisé par Tom Keene diffusé par la BBC.

Le souvenir des héros de l’Opération Frankton est commémoré chaque année en
France, notamment à Bordeaux, à Blanquefort, à la Pointe de Grave, à Saint-
Georges-de-Didonne et à Ruffec.

Auteur(s)
François BOISNIER
Publié par
AASSDN
Bulletin Numéro
230
Date de publication
2013