Un heros due CE francais raconte.. Le Capitaine Morange du T.R. 115 (1)

Avant de nous quitter, il y a déjà plus d’un an, Roger Morange avait entrepris, dans le cadre d’une étude générale sur « les X. dans la Résistance » la préparation d’une thèse de doctorat d’État sur les activités du Contre- Espionnage français clandestin dans le Sud-Est de la France occupée.

Lui-même avait été en 1943 le chef de notre poste T.R. de Marseille : T.R. 115, puis Glaïeul.

Il avait bien voulu m’associer à ce vaste projet. Avec la méthode et la précision qui étaient dans sa nature, il fouillait les archives, les livres, creusait dans sa riche mémoire, appelait les témoignages. En dépit d’une santé qui chancelait, son travail avançait, toujours remis sur le chantier avec une obstination d’autant plus émouvante que nous sentions ses forces l’abandonner.

Hélas, il laisse une oeuvre inachevée mais d’une exceptionnelle valeur pour l’Histoire de nos Services. D’accord avec son épouse qui le secondait avec autant de dévouement que de compétence, nous n’avons pas voulu qu’elle tombe dans l’oubli. Avec elle nous avons pensé que ces souvenirs de Morange, ses observations, ses réflexions pouvaient non seulement enrichir notre patrimoine, mais encore — et peut-être surtout — servir utilement nos successeurs tant cet esprit curieux savait tirer les conséquences et les enseignements des événements et des faits dont il était l’acteur ou le témoin lucide.

Ainsi a été constitué un comité d’études chargé d’extraire à l’intention de notre Bulletin et des diverses instances nationales chargées de veiller à « cette sacrée Vérité », les bonnes feuilles de ce que l’on peut appeler les Mémoires de Roger Morange alias Mordant. Pour commencer nous présentons le récit de son arrestation par la Gestapo de Marseille à la fin de 1943. Il sera suivi par celui de son interrogatoire et de son évasion. Cette publication vient à son heure, au lendemain du procès de Lyon et à la veille de la nouvelle procédure intentée à l’encontre de Klaus Barbie à propos de l’affaire Jean Moulin. On va retrouver dans le récit de notre camarade cet expert en trahison qu’était Jean Multon, alias Lunel, transfuge du groupe « Combat » arrêté le 28 avril 1943 par la Gestapo de Marseille et « retourné » sans grande difficulté par elle. C’est Multon qui est à l’origine des catastrophes qui se sont abattues sur la Résistance en 1943 : arrestations de Bertie Albrecht, collaboratrice d’Henri Frenay (fin mai 1943), du Général Delestraint, chef de l’armée secrète (9 juin 1943), de René Hardy (7 juin 1943) enfin, dont les conséquences furent si funestes. J’en passe. On va retrouver, face à Morange, le célèbre Dunker, dit Delage, homologue de Barbie à Marseille. Aussi cruel et prétentieux que le S.S. lyonnais — Lui aussi mentionné en 1944 dans nos listes de criminels nazis remises aux services français et alliés de sécurité, accolés aux grandes unités de débarquement. Il eut bien le sort qu’il méritait : il fut fusillé le 28 septembre 1947.

Situation du C.E. à Marseille en 1943 Avant de laisser la parole à Morange, il m’apparaît nécessaire de rappeler la situation générale de nos services en 1943. Depuis mai 1942 le commandant Laffont, alias Verneuil, a pris ma place à Marseille à la tête de notre organisation clandestine de C.E. offensif : le T.R. Je suis moi-même en charge de l’ensemble de nos services de sécurité offensifs (T.R.) et défensifs (S.M.). Ils sont en pleine évolution en raison de la répression allemande et des entraves de la police de Vichy.

L’activité croissante de l’Abwehr, celle de plus en plus envahissante du S.D. et de la Gestapo, l’imminence du débarquement allié en A.F.N., m’ont conduit à étoffer le T.R., en particulier en donnant à Verneuil deux collaborateurs supplémentaires d’une qualité exceptionnelle les capitaines Paul Bernard et Roger Morange. A Marseille, précisément, le poste T.R.115 qui a compétence sur la Provence-Côte-d’Azur, est dirigé de mains de maître par le capitaine Guiraud (alias Georges-Henri), un ancien du poste S.R. de Marseille dont le colonel" target="_blank">http://www.aassdn.org/xldd11322.htm">colonel Gallizia vient de retracer l’existence dans nos Bulletins. Le 11 novembre 1942, conséquence du débarquement allié du 8 novembre en A.F.N., la Wehrmacht a occupé la Zone Sud. Entre le 12 et le 26 novembre 1942, Verneuil et moi nous décidons du devenir de notre CE, métropolitain. Je me propose de le renforcer et surtout d’organiser ses liaisons avec Londres et Alger.

La Direction du T.R. éclate. Verneuil quitte Marseille et installe son P.C. en Auvergne. Morange, alias Mordant, est affecté sur place au poste T.R.115.

Après un bref moment de flottement, l’activité du C.E. clandestin reprend de plus belle, encouragée, stimulée par deux faits essentiels : — le parachutage près d’Issoire de Michel" target="_blank">http://www.aassdn.org/xnewsflash3.htm">Michel Thoraval le 19 janvier 1943, venu de Londres, — l’arrivée en sous-marin, le 5 février 1943, de l’équipe Caillot-Guillaume, venue d’Alger... Porteurs de directives, de fonds et de postes radios, mes messagers donnent à leurs camarades métropolitains la certitude que désormais ils ne seront plus seuls, qu’ils seront entendus, écoutés, et que leurs efforts sont indispensables au succès de nos armes. Hélas, en juin 1943, l’organisation ancienne de T.R. est fortement ébranlée par une série de graves arrestations Gatard et Chotin à Limoges, Johanès et Simonin à Clermont-Ferrand, Garnier, Saint-Jean avec nos vieilles archives près de Nîmes, etc. Il faut réorganiser la maison décentraliser davantage, adapter d’autres méthodes, doubler les précautions... Guiraud (alias Georges-Henri) devenu « Soleil » prend la responsabilité de la Zone Sud., Son secteur s’étend des Alpes-Maritimes aux Pyrénées Atlantiques. Son ex-poste T.R.115, désormais baptisé « Glaïeul », passe sous la direction de Morange. Dans le même temps la Sécurité Militaire clandestine s’organise sous l’impulsion du futur Général" target="_blank">http://www.aassdn.org/xkc021000.htm">Général Henri Navarre (alias Augusta). La région de Marseille est confiée au Commandant Jonglez de Ligne. Un Seigneur! En face, le poste S.D.-Gestapo de Marseille s’est considérablement renforcé, conscient de l’importance croissante de nos services dans cette région et de leur travail intensif. Il est installé confortablement rue Paradis. En janvier 1943, le S.S. Scharfiihrer Ernst Dunker, alias Delage, est adjoint au S.S. Haupt-sturmführer Günter Hellwing, Chef de la Section IV de ce poste. Il a 31 ans. C’est déjà un vieux professionnel de l’espionnage. En 1940, en Tunisie, il fut « accroché » par nos Services et relâché sous la pression des autorités occupantes. Il vient de Paris où il servait d’interprète à la Gestapo de la rue des Saussaies. …« ses yeux bleus verts, durs et vides, clairs et faux, sournois par habitude séculaire d’obéissance servile, cruels par nature »…. telle est la description qu’en fait Pierre Nord. Dunker connaît Marseille. Il sait que pour réussir il faut travailler avec « le milieu », selon ses méthodes et disposer de gangs. En trois mois, il montera son affaire et les coups vont s’abattre. Le 28 avril 1943, c’est Jean Multon, alias Lunel qui tombe entre ses griffes et cède à la peur et à la tentation. Après l’hécatombe dans le groupe « COMBAT » et la catastrophe de Caluire, c’est Morange qui va être la victime de l’infernal duo Multon-Dunker. Écoutons Morange :

par Roger MORANGE

Multon était le secrétaire, l’homme de confiance de Chevance, l’adjoint d’Henri Frenay, créateur et chef de « COMBAT ». Il savait tout sur ce groupe de résistance.

LE GUET-APENS Mon rendez-vous avec Stefan Frederkind était très important. Depuis l’occupation de la Zone Sud en novembre 1942, notre poste de Marseille, T.R.115, avait mis en sommeil ses agents de pénétration dans l’Abwehr; tous, sauf Frederkind, homme de confiance de l’Abwehr qui, en sa qualité de fournisseur des mess des officiers avait ses entrées non seulement dans les bureaux de l’Hôtel Lutétia mais aussi dans les principaux États-majors allemands de Paris. Je désirais, grâce à lui, posséder un informateur d’autant plus utile que l’Abwehr l’avait prié de constituer un réseau d’agents français en Zone Sud. Rendez-vous avait été pris pour le samedi 11 décembre 1943 à 17 heures à la Brasserie du Parc au Rond-point du Prado. Notre camarade Lomnitz devait y amener son ami Stefan. A peine rentré dans le Bar, j’ai une mauvaise impression pas de barman, deux hommes au comptoir me tournent le dos. A une table isolée, Bernard Lomnitz est assis à côté d’un inconnu. Tous les personnages sont immobiles et silencieux. Lomnitz ne fait pas un mouvement, je m’approche de lui et je vois alors son visage tuméfié avec une barbe hirsute. Avant d’avoir ouvert la bouche, les deux consommateurs du bar m’encadrent, tandis que le compagnon de Lomnitz sort un pistolet, démasquant les menottes qui les relient ensemble. — Police, vos papiers! Sans même les regarder, ils les confisquent, tandis qu’un quatrième « policier » entre dans le bar. Je l’identifie, c’est Lunel, ancien secrétaire régional des M.U.R., qui, depuis son arrestation, le 23 avril 1943, est passé au Service de la Gestapo. Barrioz, chef régional de « COMBAT » me l’avait présenté au début de l’année comme étant son secrétaire personnel et son « homme de confiance» (!!!).

— Suivez-nous! Toute résistance est impossible. Un petit cortège se forme. En tête, Lomnitz enchaîné à son gardien. Je suis derrière et les trois autres ferment la marche. On ne m’a pas mis les menottes, circonstance favorable... J’en profite pour me retourner et demander : « Vous êtes de la Police? Mais quelle Police ? — Police allemande !... Une violente poussée sur les deux personnages les plus proches et je détale éperdument. Les policiers commencent par s’assurer de Lomnitz, puis sortent leurs pistolets. C’est une belle « schieserei » sur le Prado. Deux Feldgendarmes, la plaque autour du cou, attendent le tramway. Ils aperçoivent ces civils suspects qui tirent des coups de feu. Ils dégainent à leur tour et menacent les hommes de la Gestapo. Ce quiproquo me permet de gagner de précieuses secondes. A l’Ecole d’Artillerie de Fontainebleau, j’étais champion du 1.000 mètres c’est le moment de le prouver... Je cours de mon mieux en zig-zag. Les balles commencent par me rater, mais un coup heureux de Lunel m’atteint à la cuisse. Je ressens un choc brutal, ma jambe gauche s’alourdit, je dois m’arrêter. Je m’effondre sur un banc où Lunel, haletant, me rejoint son pistolet à la main. Triomphant, il crie : « Salaud, je t’ai eu! » Cette fois, on me passe les menottes et je suis poussé vers la traction avant des Policiers dont les coussins sont bientôt inondés de mon sang. Le trajet est bref jusqu’au siège de la Gestapo qui est à quelques centaines de mètres dans le haut de la rue Paradis. C’est le premier contact avec Dunker. Soutenu par mes gardiens, je me traîne jusqu’à l’ascenseur. Mon cas est mauvais dès le départ. Pris dans une souricière après une tentative de fuite, je suis éminemment suspect. Le pire, c’est Lunel ! Le misérable me connaît comme officier résistant et ami de son ex-patron Chevance. Il est inutile de faire l’innocent. Je suis affalé sur une chaise. Mon pantalon poisseux est lourd de sang et les gouttes commencent à tomber sur le plancher. Il me reste pourtant assez de vitalité pour apostropher violemment les tristes sires qui sont devant moi : - Vous êtes des salauds et des traîtres, vous collaborez avec la Gestapo. Vous ne perdez rien pour attendre, les alliés vont débarquer, l’Allemagne est perdue et vous serez tous arrêtés et fusillés. Vous, Lunel, le premier qui avez trahi le Mouvement « COMBAT ». Vous savez que celui-ci vous a condamné à mort. Une seule chose m’étonne, c’est que vous soyez là encore vivant! Lunel blêmit, les autres ne disent mot, mais un homme vient d’entrer dans la pièce. Il s’emporte en entendant ces anathèmes : — " Quoi? un prisonnier qui profère des menaces? Comment osez-vous parler sur ce ton? Vous parlerez quand je vous questionnerai. D’ici là, taisez vous ou je vous ferme la gueule à coup de cravache." De taille moyenne, vigoureusement bâti, ses yeux gris bleus ont une lumière dure. Son ton de commandement est sans réplique. Je suis entre les mains de Dunker, alias Delage, l’un des chefs de la Gestapo de Marseille. Par une porte entrebâillée, j’aperçois dans la pièce voisine, Lomnitz et Frederkind enchaînés sur leurs chaises et prostrés, le menton tombant sur la poitrine. J’apprendrai plus tard qu’ils ont été cruellement battus pour leur faire avouer l’identité du personnage qui avait rendez-vous avec eux. Aucun d’eux ne révélera mon nom. Pour eux, je suis seulement « Monsieur René ». Après avoir renvoyé ses acolytes, l’Allemand reste seul avec Lunel et moi. Après avoir pris la précaution de m’attacher les mains dans le dos avec les menottes, l’interrogatoire commence.

L’INTERROGATOIRE DU CHEF DE T.R.115 — Quel est votre nom? votre vrai nom, bien sûr! ne perdons pas de temps. Nous saurons vous faire avouer rapidement. Une simple piqûre et votre tête devient grosse comme un ballon. Alors racontez gentiment votre histoire. Choisissez, et vite ! Je suis à demi évanoui, mon cerveau tourne à toute allure : nier mon identité et mon activité en bloc, c’est peine perdue devant Lunel. Le traître m’observe avec des yeux froids, derrière de grosses lunettes. Il faut lâcher un morceau et gagner du temps — Je suis le Capitaine Mordant de l’État-Major de l’Armée. Les papiers que je porte au nom de Martigny sont faux et m’ont été remis par le Bureau M.A. de Marseille avec lequel je travaillais jusqu’à la dissolution de l’Armée d’Armistice. Mon rôle consiste à chercher des terrains de parachutage pour recevoir des émissaires d’Alger. Dunker essaie de me faire préciser certains points. Je perds opportunément connaissance. Alors seulement on songe à arrêter mon hémorragie et je suis transporté rapidement dans une clinique de la Kriegsmarine, près d’Endoume. Je reçois les soins éclairés de deux jeunes médecins allemands, fort sympathiques. — Vous avez beaucoup de chance! dira l’un d’eux. La balle est entrée et sortie en frôlant l’artère fémorale qui n’a pas été lésée, heureusement. Un sondage récupère divers morceaux de tissu restés en chemin. Injection antitétanique et puis piqûre de morphine. Je m’endors benoîtement... Vers 22 heures, tel un cauchemar, Dunker me réveille. Cette fois, il me parle de Frederkind. — Qu’est-ce que vous faites avec lui? — Je connais Frederkind comme un officier allemand de Paris qui voyage beaucoup et fait un peu de marché noir. A ce titre, il me vendait du whisky. — Ce n’est pas vrai! Frederkind n’est pas officier. C’est un agent des Services Allemands. Il a trahi notre cause. Aujourd’hui je n’ai pas le temps d’en parler davantage. Je veux seulement savoir ce que représentent ces clés. — Ce sont celles de mon appartement, rue de Suez. — Et celles-ci ? Ce sont celles d’un deuxième appartement que j’ai loué 46, boulevard Rabateau pour loger les éventuels arrivants d’Alger. Dunker perquisitionnera aussitôt rue de Suez. Evidemment il ne trouvera rien. Boulevard Rabateau, par une malchance extraordinaire (cet appartement est en principe vide), il tombe sur mon chef de Secrétariat, l’Adjudant-Chef Marchal qui était venu, à tout hasard, m’apporter des télégrammes d’Alger. Vers 22 heures de ce même funeste samedi, Marchal est, hélas, arrêté dans l’appartement par la même équipe qui m’avait capturé à 17 heures. Il est horriblement battu à plusieurs reprises dans la journée du dimanche. Il réussit à gagner du temps et ce n’est que le lundi 13 décembre, à bout de forces, qu’il avoue l’adresse de notre Bureau. La Gestapo perquisitionne sur le champ. Elle trouve les locaux vides... Il s’est passé près de deux jours depuis ma disparition et mes camarades ont appliqué ma consigne très stricte : « Si l’un de ceux qui connaissent le bureau ne donne pas signe de vie pendant vingt-quatre heures, il faut le présumer arrêté, tout déménager immédiatement et disparaître. » Or, j’avais pris rendez-vous pour le samedi 17 heures avec mon adjoint, le Lieutenant Laffitte. A cette heure, j’étais sur la table d’opération de la clinique de la Kriegsmarine d’Endoume. Laffitte laisse passer la nuit. Il se présente le dimanche à midi au rendez-vous de rattrapage prévu dans les cas analogues. Toujours pas de Mordant! Inquiet, Laffitte alerte les camarades du Poste. Il déménage lui-même le bureau et tout le monde s’évanouit dans la nature. Quand la Gestapo a fouillé le bureau le lundi, elle est arrivée avec un jour de retard... tout est vide!

L’INTERROGATOIRE MUSCLE — LA BAIGNOIRE Le lundi soir, 13 décembre 1943, on me transfère de la clinique militaire allemande à la prison des Baumettes où je fais une entrée très remarquée appuyé sur mes béquilles. Dans la cellule 17, je retrouve l’Adjudant Marchal et Bernard Lomnitz tous deux fort mal en point. Curieusement, aucune confrontation n’a eu lieu avec Frederkind que je n’ai plus revu de ma vie. Nous apprendrons, plus tard, que la Gestapo de Marseille l’a mis à la disposition du B.D.S. de Paris. Il a dû exploiter avec allégresse ce camouflet infligé à l’Abwehr, son rival détesté. Quel scandale! L’homme de confiance de l’Hôtel Lutetia. Frederkind était en fait un homme de confiance des Français depuis plus de cinq ans!

Nous voici au Secret rigoureux. Plus de soins médicaux pendant huit jours. Par bonheur, les sulfamides allemandes reçues à la clinique de la Kriegsmarine étaient de première qualité et ma blessure, sans jamais s’infecter se cicatrisa en quelques semaines, grâce aux soins diligents de l’infirmière française de la Croix-Rouge, Mlle Guérin. Elle pansait tous les jours les éclopés revenant d’interrogatoires dans des états pitoyables.

Le 22 décembre 1943, on vient me chercher pour un interrogatoire qui doit aller au fond des choses. Dunker est tout miel et s’exprime en un français excellent. — Nous n’en voulons pas aux officiers français qui font leur service. Nous punissons les traîtres comme Frederkind qui s’appelle en réalité Friedmann. Il est juif comme Lomnitz et n’est pas un officier. C’est un agent allemand qui a trahi notre Service. Qu’avez-vous à me dire sur lui? Si vous avouez la vérité, vous ne serez plus inquiété et envoyé dans un Oflag jusqu’à la fin de la guerre.

Je réponds par des généralités. Je mets en avant ma qualité fragile de « prisonnier de guerre ». Impatienté, il s’écrie — Vous allez parler! Oh, nous ne toucherons pas un cheveu de votre tête, mais c’est vous qui m’appellerez lorsque vous le déciderez vous-même.

Sur un signe, Lunel et un autre agent français de la Gestapo, Charles R..., me conduisent dans la salle de bains. Ils me donnent l’ordre de me déshabiller. Une fois nu, ils me mettent les menottes aux poignets et aux chevilles et je suis basculé dans la baignoire pleine d’eau glacée.

Nous sommes le 22 décembre. Le traitement de la baignoire est inspiré d’un supplice, qui, en Chine, est pratiqué en liant le patient à un poteau planté dans le lit d’un torrent glacé, le courant rafraîchit sans arrêt le corps. Celui-ci se contracte en crampes douloureuses, avec des troubles oculaires et une agression violente du système vaso-constricteur, génératrice de crises cardiaques. Avec la Gestapo, le refroidissement est l’oeuvre de la température basse qui entre par la fenêtre et par des blocs de glace qui flottent dans la baignoire. C’est, si l’on peut dire, un supplice « propre » qui ne laisse pas de traces sur le corps, il évite toute fatigue aux tortionnaires. Assis sur des chaises, ils se contentent de me surveiller, confortablement emmitouflés dans de bons manteaux. Des camarades me raconteront plus tard comment certains tortionnaires accélèrent l’effet du froid en plongeant la tête du détenu sous l’eau jusqu’à suffocation. Je n’ai pas subi cette variante. J’avoue que la réfrigération à elle seule est déjà très convaincante! Affaibli par ma blessure, je m’efforce de tenir bon. L’épuisement finit par me gagner. Je sens que je vais céder en me souvenant de ce que recommandait notre Chef, le Commandant Verneuil : « Si vous vous obstinez à vous taire, ils s’obstineront à vous faire parler. La partie est inégale, ne les bravez pas, ne faites pas le malin, n’attendez jamais le dernier moment où vos forces vous abandonnent. Faites semblant de céder, essayez de « les avoir à la Chansonnette », vous y gagnerez au moins un répit. Occupez vos insomnies à préparer vos aveux, ceux qui ne compromettent rien ni personne, si ce n’est que vous-même. Parlez d’organisation générale, de pseudos brûlés, de lieux de rendez-vous périmés, de boîtes aux lettres abandonnées, de camarades hors d’atteinte. Lâchez tout « cela par tranches, car eux, s’y reprendront à plusieurs fois avec vous. » Mes forces m’abandonnent. Je n’ai plus qu’à crier « Grâce » ! Je suis toujours sous la surveillance de R... et surtout de Lunel. Il lit un journal mais paraît mal à l’aise en me regardant. -Arrêtez, je vais parler! Ils se dressent tous les deux. Me retirent de la baignoire à demi gelé, incapable de remuer. Je suis porté à nouveau devant Dunker. Des soins énergiques me redonnent chaleur et vie : frictions vigoureuses, claques, peignoir chaud, café brûlant... Je remis! En avant pour la « Chansonnette ».

« LA CHANSONNETTE » D’une façon générale, mon activité depuis le Maroc était suffisamment variée pour que « la Chansonnette » fut garnie d’adresses vérifiables mais périmées et d’événements intéressants, mais dépassés. C’était un jeu très professionnel et routinier pour tout Officier de Contre-espionnage que d’alimenter astucieusement les réponses aux questionnaires allemands apportés par nos agents de pénétration dans l’Abwehr. Selon un plan approuvé, nous « révélions » des renseignements rigoureusement exacts, mais déjà connus ou sans conséquence. Aux questions posées par Dunker, je réponds donc en me référant au passé. Je décris l’organisation générale du T.R. métropolitain avec sa tête à Marseille alors que la « Villa Eole » est abandonnée depuis plus d’un an et que Paillole lui-même siège en Algérie, hors de portée. Une mention spéciale fut accordée aux liaisons avec Alger par le « tube » sous-marin « Casabianca ». Je ne risquais guère de commettre des indiscrétions étant donné l’anonymat absolu des officiers qui transitaient et du fait que depuis novembre 1943 la liaison par tube Métropole-Alger est interrompue. Aux questions relatives à l’organisation interne de T.R. 115, j’oppose les cloisonnements rigoureux entre les hommes. Chacun de mes subordonnés ne rencontrait que l’échelon immédiatement supérieur et l’échelon immédiatement inférieur. Ainsi, le chef radio ne rencontrait que le chiffreur (échelon supérieur) et ses propres « pianistes » (sous-officiers radio) à l’échelon inférieur. L’un est spécialisé dans l’écoute d’Alger, les deux autres émettent alternativement, l’un à la campagne, dans une voiture dont les accumulateurs alimentent le poste, l’autre à Marseille sur le courant de la ville. J’ignore tout des emplacements d’émission et des détails techniques. Ils sont du ressort exclusif du chef radio dont je ne connais pas l’adresse. Les appareils sont au nombre de Trois. La voiture utilisée est garée à une adresse que je donne. La Gestapo se précipite et met la main sur une 203 Peugeot restée au garage ce qui confirme la véracité de mes « aveux ». J’ajoute, toujours en veine de « confidences » : « le tableau journalier des émissions radios se trouve dans les papiers que vous avez saisis à mon bureau ». Cette déclaration laisse Dunker impassible. J’en conclus qu’il n’avait rien saisi et que le bureau avait été déménagé en temps utile. Il se contente de demander — Comment assuriez-vous la sécurité de vos émissions? — Par les soins d’un surveillant. Il reste dehors et guette l’arrivée des voitures goniométriques. Celles-ci sont très reconnaissables. Elles se déplacent lentement en tâtonnant, selon l’audition plus ou moins claire de leurs écoutes. Dunker reste pensif. Il passe à un autre sujet — Quelle était votre activité? — Nous ne faisions pas d’espionnage, mais du contre-espionnage. Nous recherchions les traîtres français, les réseaux de la Collaboration et notamment ceux de la Gestapo. Nous nous intéressons aussi à la situation intérieure française : S.T.O.-P.P.F., réfractaires, terrorismes. Nous voulons que soient réduits au minimum les désordres inévitables qui suivront l’effondrement de Pétain et de Vichy.

A cet appel du pied, Dunker réagit : Il me fait un discours sur la lutte commune contre le bolchevisme. — Pourquoi un officier patriote comme vous est-il notre adversaire? Nous devrions lutter ensemble comme le demande le Maréchal Pétain. Je ne résiste pas à lui lancer — Bravo pour votre collaboration qui torture un officier blessé! Sans répondre, il me demande pour qui je travaille à Alger. — Pour le Général Giraud. Cette réponse le fait rire. Il estime que pour les Français il n’y a qu’un choix Pétain ou de Gaulle. — Mais continuons! Quels sont vos réseaux d’agents? — Je n’en ai pas. Nos agents d’avant-guerre ont été mis en sommeil après l’Armistice, puis liquidés définitivement lorsque vos Services ont saisi nos archives en 1943. Notre rôle était surtout de recevoir les informations recueillies auprès des autres organismes de résistance et de les transmettre à Alger soit par radio, soit par sous-marin. Il est vrai que je voulais utiliser Frederkind. En l’arrêtant, vous avez supprimé notre unique agent allemand que je ne connaissais pas encore moi-même. Dunker hoche la tête. Par bonheur il n’insiste pas. — Quelles sont vos liaisons avec Alger? — Il existe à Marseille depuis six mois environ un réseau T.R. bis qui double le nôtre. Il a, en particulier, la mission d’organiser les liaisons avec Alger par le sous-marin « Casabianca » et il rembarque les personnalités de la Résistance qui viennent rendre compte au Gouvernement Provisoire de l’activité de leurs réseaux. Du printemps à l’automne, ces liaisons ont marché chaque mois en un point différent de la côte méditerranéenne. Mais la liaison du 26 novembre a été interceptée par une patrouille allemande qui, en tirant dans la nuit, a tué un agent de la Résistance de Toulouse. Les autres personnes ont pu se disperser dans la nature. Dunker ricane méchamment. — Oui, si j’avais été là, tout le monde aurait été pris. — D’ailleurs, je sais tout ce qui se passe dans le réseau de votre ami Jean-Marie, je les laisse s’agiter. Quand je le déciderai, j’arrêterai tout le monde. « La Chansonnette » s’étala ainsi sur plusieurs jours. Elle fut souvent interrompue du fait des absences de Dunker appelé dans d’autres affaires... Pendant ses absences, je restais menottes aux mains sous la garde de R... qui en profite pour me glisser qu’il travaille sous la contrainte. Pour prouver sa bonne foi, il me dit qu’ils n’ont rien trouvé en perquisitionnant dans notre bureau. Précieux renseignement qui simplifiera mon interrogatoire. Toutefois, je reste sur mes gardes car le sympathique R... a plus de chances d’être un mouton qu’un allié. C’est sur la base de ces « aveux chansonnettes » que Dunker put rédiger un magnifique Procès-Verbal. Il ne pouvait entraîner aucune arrestation. Le seul butin fut la 203 Peugeot dont s’emparèrent les gestapistes pour leur usage personnel. De son côté, Dunker confisqua divers objets saisis dans mon logement tels que disques, livres et tapis.

°°° Au cours des séances d’interrogatoire qui ont suivi l’épisode de la baignoire, le détenu ne fut plus maltraité. Il s’était établie entre lui et Dunker une atmosphère relativement courtoise. Dunker veillait même à ce que mon pansement fût changé tous les jours, m’offrait café et cigarettes. Un jour, il me posa calmement la question — Pour le moment, c’est moi qui vous garde. Qui dit qu’après le débarquement américain les rôles ne seront pas inversés. Vous êtes un officier qui ne s’incline plus. Vous chercherez à vous évader, j’y veillerai et vous ne vous évaderez pas

Auteur(s)
P PAILLOLE
Bulletin Numéro
135
Date de publication
1987
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