logofb

 

 
 
line decor
Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale ( France ) - www.aassdn.org -  
line decor
 

 


 
 
 

 
 
BIBLIOGRAPHIE - ( page introductive - page sommaire du chapitre )
Etudes & Analyses (Guerre scientifique ( et technologique )
 
 

KOSTINE Sergueï

BONJOUR FAREWELL

La vérité sur la taupe française du KGB 

ROBERT LAFFONT - 1997

Brillant étudiant dans une école technique de haut niveau, grand sportif, père de famille modèle, Vladimir Ippolitovitch Vetrov a le profil type du bon espion.

Rapidement recruté par le KGB, il opère d'abord en France, avec brio, puis au Canada, avant d'être affecté à un poste d'analyste qui lui permet de faire le tour complet du renseignement technologique soviétique. - …

- Vetrov décide de faire le saut: au printemps 1980, il contacte le contre-espionnage français, la DST. L'aventure commence. Vetrov devient Farewell.

A la barbe du KGB tout puissant, Farewell fournit aux Occidentaux la preuve que l'URSS n'ignore rien de leurs armes les plus sophistiquées; il donne aussi les noms, pays par pays, des agents travaillant pour elle - …

- En février 1982, il tente de tuer sa maîtresse et abat un témoin de la scène. Jugé et condamné à quinze ans de prison, il se retrouve au goulag, - … - C'est là que ses activités d'espionnage sont reconstituées par les têtes chercheuses du KGB.

KOSTIN Sergeï, RAYNAUD Eric, (Author), Cauvin-Higgins Catherine (Translator), Allen Richard V.(Foreword)

FAREWELL: The Greatest Spy Story of the Twentieth Century

Kindle Edition 2011

This book is about the astonishing true story of Vladimir Vetrov's life as a double agent, a KGB insider who worked for the PGU, the coveted intelligence service branch, whose agents were selected to travel abroad, where they could amass by Soviet standards material wealth that would see them well into retirement. Volodia had been assigned to Paris, France where he and his wife first tasted "the good life" which was in total contradiction to what the Soviets (Communists) had described about Western standards of living. They also travelled on assignment to Toronto, Canada from where Volodia had been recalled and later lost the privilege to travel abroad as an intelligence officer, without totally understanding why. The contradictions of living as a KGB officer and the lack of promotion, along with Volodia's personal belief in his superior skills and proven success, and work ethic, went against the grain and grated on him when he saw the relatives of the nomenklatura, those who were "politically" connected to Communist officials, received promotions, including better wages, and superior positions which included traveling abroad. He felt locked out of the system which sustained him. He recognized no matter how hard he worked, he was destined to remain unnoticed, unrewarded. His sense of loyalty changed, although, he had a happy marriage, a beautiful and intelligent wife, and a son he doted on and loved - his personal life was starting to unravel, as his main identity was his job, which was unfulfilling. He began to drink heavily and he sought comfort and love outside the bounds of marriage. On some levels, by Soviet standards, Vladimir and his wife Svetlana lived enviable lives, they managed to buy a dacha, a country house outside of Moscow where they socialized with friends. Their son, received a University education, although not in the most prestigious school, he graduated as an engineer and was able to build a good life for himself by Soviet standards. Svetlana, had connections to buying antiques, which she loved, and therefore tastefully furnished their apartment. She developed haute coutre taste in clothes and had her clothes made by the new Russian fashion designers, who would later become internationally known. The wives and daughters of the nomenklatura were the patrons of these designers. Despite all his achievements, the need for revenge against the Soviet system gnawed at his soul - Volodia knew the risks he was taking as he made contact with the French, his only purpose was to somehow damage the Soviet system for creating such contradictions and lies under which he had to live ... In many ways, Vladimir Vetrov was such a kind, open and honest human being, the reader begins to realize the elements which played an important role in his life and how he was unable to reconcile the contradictions and failures of the Soviet system under which he lived. He was an imperfect person as all human beings are but when he realized he could not fulfill the higher standards of achievement he set for himself - he went about things on an altogether different plane of existence. The deterioration of his personal life, inner struggles with alcoholism, and need to climb the ladder of success (which was denied to him) all combined to the monumental decision to become a double agent and exact revenge on the Soviet system that denied him social recognition on the level he desired. Besides committing the ultimate social tabu in the Soviet system: treason, Vladimir Vetrov committed several unexpected actions which led to his downfall and arrest, and later the discovery of his being a double agent. I will keep the reader of this review in suspense, hanging, because this book is a "must read" for anyone who enjoys espionage, spy thrillers and political intrigue and most amazingly, this book is nonfiction!!! It is well worth reading this book to discover the scope and quality of the information which Vladimir Vetrov provided the French, who naturally shared the information with the Western nations whose countries' defense systems were vulnerable by the information which the Soviets possessed. It is also highly worth reading to discover what unexpected events transpired which resulted in the arrest of Vladimir Vetrov and his ultimate fate. In summary, this is one of the best books I have read this year.

Erika Borsos [pepper flower}

 
Article paru dans notre Bulletin N° 193 - Dépôt légal

 

C'EST TOUJOURS PLUS SIMPLE QU'ON LE PENSE ... A PROPOS DE FAREWELL

Par le Colonel PF

Le propre des histoires d'espionnage est souvent d'être racontée par ceux qui en savent le moins. ( NDLR : ne concerne pas l'ouvrage de Sergueï KOSTINE, présenté par nos soins et pour sa bonne qualité d'ensemble ).

Les archives des services qui traitent ces affaires en professionels, ne s'ouvrent jamais tout à fait et ne laissent entrevoir que ce qui est possible ou utile. Ainsi, jusqu'à maintenant, l'Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, pour sa partie française, a été étudiée sans tenir compte des archives (qui viennent de s'ouvrir) des services secrets français qui ont pourtant joué un grand rôle en particulier dans les opérations de déception préparant aux différents débarquements, ou dans la Libération du Pays.

La guerre de l'ombre que ce sont livrés les officiers de renseignement des deux blocs durant la guerre froide fait partie plus ou moins importante , certes, mais partie intégrale de l'histoire de cette période .

Dans cette guerre, l'histoire des "taupes" recrutées par les deux camps au cœur des dispositifs adverses tient une place essentielle qui ne sera sans doute jamais connue dans tous ses détails. Il convient d'ailleurs maintenant de rétablir un certain équilibre.

La force de la propagande soviétique relayée par les "idiots utiles" et les partisans idéologiques faisaient de tous les "occidentaux" recrutés par le KGB, le GRU ou par les réseaux émanant du Komintern des héros positifs, puisque ayant choisi de servir le "camp de la Paix"; ainsi en a-t-il été des 5 de Cambridge (à vérifier?), de l'Orchestre Rouge ou du Réseau Sorge .

Les membres des Services Soviétiques et assimilés qui choisissaient de travailler avec des Services Occidentaux étaient qualifiés, eux, de traîtres, souvent alcooliques, corrompus par l'argent capitaliste, etc. Qu'on se souvienne de l'affaire Kravtchenko ( J'ai choisi la liberté ) , du sort réservé au général du GRU Krivitsky, etc.  Et pourtant, ces officiers de renseignement de l'Est qui ont choisi l'Occident, ont joué un grand rôle dans l'histoire du rapport des forces entre les deux blocs, en faveur de la Liberté, de notre Liberté…

Les conditions de manipulation de ces "héros" par les services occidentaux qui les avaient abordés , recrutés, parfois formés, méritent certes de l'intérêt. C'est souvent la partie de l'histoire la plus spectaculaire, celle que l'on présente au public , toujours avide de films d'espionnage et de suspens.

Cette partie est de plus importante, rien que du point de vue du contre espionnage, de la fiabilité de la source et donc des renseignements fournis; l'intoxication des adversaires est une arme à part entière.

Mais le plus important semble être l'aspect global de l'affaire: quelle est la situation internationale au moment où l'affaire se déroule? Comment vont être utilisés les renseignements obtenus ? Quelle est la situation après, ou quels sont les effets obtenus?

Ainsi de Penkovsky, au moment de la crise de Cuba, et de bien d'autres que l'Occident ne saura jamais assez remercier. Ainsi en particulier de Farewell, dont on a d'autant plus tendance à négliger l'importance qu'il a coopéré avec un service français, la DST; de plus, ceux qui ont écrit sur lui étaient ou mal informés (normal dans ce genre d'investigation) ou mal intentionnés ( normal dans ce genre de guerre de l'information).

On connaît Farewell. De son vrai nom Vladimir Ippolitovitch Vetrov, ingénieur en chef de l’armement (un grade équivalent à celui de colonel); il a été en poste à Paris, où il se montre actif, recrutant des sources et les manipulant le soir ou le week-end en forêt de Fontainebleau; il lui est arrivé une mésaventure qui ne semble pas avoir été connue de sa hiérarchie: il a un accident de voiture, alors qu'il a un peu trop bu; c'est son ami/objectif, cadre de Thomson qui, appelé à l'aide, va faire réparer la voiture et lui permettre de rentrer sans problème; d'où une amitié réelle .

Le service français va tenter une première approche; sans succès.

Puis c'est un poste au Canada, d'où il est rappelé avant la fin de son séjour: une indélicatesse connue de ses chefs lui aurait valu ce rappel, et sans doute la jalousie de quelque pistonné de son service qui pense que le meilleur moyen de prendre ce poste convoité est d'en faire chasser l'occupant; c'est une manœuvre habituelle , sans doute dans tous les services du monde.

Rentré à Moscou, il est affecté à la direction T (renseignement scientifique et technique) de la Première direction générale (PDG) du KGB. Il prépare les dossiers les plus pointus pour les présenter devant les plus hautes autorités afin d'obtenir leur aval pour le déclenchement des opérations de recherche par les postes KGB ou GRU à l'étranger.

A priori , il s'agit d'un poste de confiance, et, dans le système soviétique, le détenteur d'un tel poste n'a plus aucune chance de repartir à l'étranger, ou même de côtoyer des étrangers.

Parce que c'est un bon professionnel, il a constaté les lacunes et les vices du système soviétique; il souhaite améliorer la qualité de son travail et écrit un rapport sur les modifications qui, selon lui, doivent être apportées au système. Ces chefs n'y prêteront pas attention , d'où une certaine frustration.

C'est un bon vivant, qui aime rencontrer ses amis et faire la fête avec eux. Il adore son fils, sa fierté; il aime son pays, comme sans doute seul les Russes peuvent le faire, et cet amour est devenu charnel depuis qu'il a acheté une isba et un lopin de terre. Il admire sa femme, mais là c'est son problème; démon de la cinquantaine ou lassitude, chacun donne des coups de canif au contrat initial; et lui a "dans la peau" une de ses collègues, voisine de bureau. Il pourrait vivre heureux … Mais rien n'est simple.

A-t-il une tendance à boire, comme le laisse penser les commentaires inspirés après coup par les autorités soviétiques; sans doute comme tous les Russes de cette époque, pas plus. Mais surtout, comme beaucoup de soviétiques ayant vécu à l'étranger, il a une tendance à la schizophrénie, phénomène étudié par exemple dans le livre "Les hommes doubles" de Dymov ; en Occident, il a vu le niveau de vie, il a apprécié la liberté des conversations grappillées de ci, de-là, avec des Français; et ici, chez lui à Moscou, avec ses collègues, il est obligé de jouer celui qui n'a rien vu, de dire le contraire de ce qu'il pense profondément. Et la situation internationale en ces années 80 lui donne à penser.

C'est la fin de la crise des SS 20, ces missiles dont la précision et la mobilité (qualités dues à l'apport de l'espionnage technologique) allait donner la supériorité stratégique au Camp de la Paix; "Échec et mat" pensait-on au Kremlin. Mais cela ne s'est pas passé comme prévu: les Occidentaux, États-unis en tête ont répliqué par le déploiement des Pershings et par celui des missiles de croisière. Il y a eu des cas de mutinerie sur des navires de la Flotte; il y a l'Afghanistan , la Pologne et ce diable de Pape Polonais qui dit: "N'ayez pas peur".

Là où il est, il ressent parfaitement l'ambiance de guerre qui envahit la population mais surtout la classe dirigeante; il sait que la doctrine soviétique envisage l'emploi normal de l'arme atomique. Il connaît la capacité de riposte occidentale. Il comprend, par les papiers qu'il traite, que la nomenklatura essaye de reprendre l'avantage; des joueurs d'échec…

Bien sûr, ses doutes et ses angoisses , il ne peut les partager avec personne; bien sûr, pour le journaliste russe Sergueï Kostine, " rien dans le comportement de Vetrov ne permet de le considérer comme un combattant de l’ombre contre le système communiste ou un précurseur de la perestroïka ".

Cette supposition, qui se présente comme une certitude dans les publications françaises, a fait rire tous ceux qui ont connu Vetrov " (1).

En 1981, il offre ses services à la DST, franchit l'étape la plus difficile rencontrée par tous les candidats à la défection: éviter de se faire repérer par le contre espionnage soviétique qui peut posséder des agents au sein des services occidentaux, et trouver rapidement le bon canal pour trouver la liaison et l'oreille du service auquel il va proposer sa collaboration.

Alors il va continuer à faire rire tous ceux qui l'ont connu; il va augmenter son côté pochard, et beaucoup viendront "boire avec lui" les innombrables bouteilles que lui procurera son traitant.

Pour lui, il est impératif d'apporter aux pays occidentaux la preuve que leur insouciance sécuritaire permet à l'URSS de piller leurs laboratoires en lui donnant ainsi de forger les armes qui doivent lui donner l'avantage. Sa haine du système, ses diverses frustrations, son passé lui donnent la possibilité de passer à l'action, de trouver des amis avec qui il peut parler "po doucham" (à cœur ouvert) comme disent les Russes.

C'est un professionnel, il sait comment travaillent ceux qui sont chargés de protéger la sécurité et les secrets soviétiques; il convaincra ses traitants de lui faire confiance; mais il reste lucide: le pire peut arriver: pour lui, la balle dans la nuque; pour ses traitants successifs, ce devrait être l'accident de circulation, l'écrasement par un poids lourd, par un métro. Message qui serait compris par le service intéressé.

Tout cela , approche, semble-t-il, de la vérité. Dans de telles affaires , bien malin qui peut sonder les reins et les cœurs. Les spécialistes de la DST se posent plus de questions qu'il n'y a de réponses; le doute envahira souvent la réflexion de ses responsables.

Mais les documents arrivent, en masse.

S'il y a machination, où en est l'intérêt, l'objectif ? Au cours de l’année suivante, il fournira près de 4.000 documents de toute première importance sur la collecte et l’analyse scientifique et technique par le KGB. 70 % des informations de Farewell concernent les États-unis, parce que c'est ce pays qui a le meilleur potentiel technologique, mais tous les pays occidentaux sont concernés.

Grâce aux milliers de documents fournis par Farewell, ce n’est pas tant l’ampleur du pillage scientifique et technologique soviétique que les gouvernements occidentaux découvrent, que sa planification et son organisation systématiques par la VPK, la Commission de l’industrie militaire.

Une collecte faite à la demande : les divers secteurs militaires et industriels faisaient connaître chaque année leurs insuffisances et leurs retards. À charge pour les agents des services secrets soviétiques infiltrés (2) dans le monde entier de leur fournir les informations technologiques qui leur manquaient. Les économies ainsi réalisées sont méthodiquement chiffrées: 6,5 milliards de francs entre 1976 et 1980.

Les bilans de la VPK montrent qu’entre 1979 et 1981, de nombreux systèmes d'armes soviétiques ont bénéficié chaque année de la technologie occidentale.

Vetrov ignore par contre l’identité des agents occidentaux au service des Soviétiques et ne peut qu'aider à en définir les caractéristiques. ... Il fournira par contre l'identité de 222 officiers du KGB de la ligne X sous couverture diplomatique dans l’ensemble des pays du bloc de l’Ouest et 70 agents clandestins de la Direction T.

Ce chiffre a d’ailleurs étonné certains professionnels qui n’ignorent pas le cloisonnement efficace existant entre les différents départements du KGB, mais qui n'ont pas compris qu'au poste où il se trouvait, il n'y avait plus ce cloisonnement, que les documents "Soverchenno sekret" quittaient les coffres forts où ils étaient conservés, pour transiter pendant quelques jours par le bureau de Vetrov qui en faisait profiter son traitant, avant de retourner dans l'espace cloisonné sécurisant.

Mais son apport à la cause du monde libre, et cela on le sait moins, n'a pas consisté qu'en informations d'ordre purement technologique.

En professionnel, il n'aimait pas être orienté sur des sujets qu'il ne dominait pas parfaitement; mais les réponses qu'il apportait dans divers domaines avaient une certaine valeur: l'évolution de la situation en Pologne, des évaluations sur l'implication soviétique dans l'attentat contre le Pape (Gromyko affirmant aux représentants des pays du Pacte que ce problème allait être réglé), etc.

C'est en témoin qu'il a pu raconter la réunion qui a eu lieu à Kaliningrad, en présence de Brejnev, qui tirait les conclusions du lancement de la première navette américaine, avec la participation du fin du fin du complexe militaro- industriel.; le directeur de la séance avait demandé à chacun de répondre en disant la vérité, pour une fois… A la première question sur le danger représenté par la navette pour la sécurité du pays, la réponse avait été que cette nouvelle menace pouvait être mortelle. A la seconde question sur la capacité du complexe à y faire face, la réponse avait été positive, "mais en arrêtant tous les autres programmes…". La conclusion avait été qu'il fallait tout faire pour freiner au maximum l'effort technologique et militaire américain. Comment ? par des offensives de Paix, de désarmement... Cela annonçait la suite.

Mais brusquement, après février 1982, Farewell ne se présente plus aux rendez-vous fixés. Non que son double jeu ait été découvert par le KGB, mais, comme le découvrira la DST à l’automne seulement (et cela grâce aux Américains), il a été arrêté pour crime de droit commun !

Selon la version officielle, il a tenté de tuer sa maîtresse, qui exerçait sur lui un chantage depuis qu’elle avait trouvé dans son veston des documents dérobés au sein de la centrale soviétique. Surpris par un milicien, il l’aurait abattu à l’aide d’un couteau de chasse…

Sur ce point, courent bien d'autres variantes, invérifiables (la vérité est sans doute dans le dossier de l'enquête du KGB- mais d'après les informations qui en ont filtré (Livre de Kostine d'après un résumé de l'enquête), on comprend que Vetrov, comme tous les prévenus du monde, va balader les enquêteurs, essayer de gagner du temps, de protéger ses traitants auxquels le lie une véritable amitié, peut-être de sauver sa peau).

Jugé et condamné à 12 ans d’emprisonnement, il quitte la prison de Lefortovo pour Irkoutsk, en Sibérie. Sa trahison n’aurait été découverte par le KGB qu’un an plus tard, en avril 1983, après l’expulsion par la France de 47 " diplomates " russes choisis parmi les agents de Moscou dénoncés par Vetrov.

Selon la coutume, il aurait reçu une balle dans la nuque, dans les couloirs de la prison. Ici aussi, il y a plusieurs variantes.

Comment cette affaire a-t-elle été vécue par les différentes parties?

En France: Il est indéniable que cette affaire a permis au Président Mitterand, informé depuis sa nomination à l'Élysée du travail de cette taupe au profit de son pays, de marquer un point vis à vis du Président Reagan, lors du sommet d'Ottawa (17-20 juillet). Était ainsi annulé le froid engendré dans les relations entre les deux pays créé par l'entrée de ministres communistes au gouvernement.

Plus tard, on ne sait trop sous quelle influence, certains conseillers du Président auraient commencés à voir dans cette affaire (ou au moins dans l'insistance du patron de la DST à obtenir de nouvelles expulsions sans doute justifiées , mais peu politiques) une machination américaine visant à l'intoxiquer…

On a reproché à la DST d’avoir exagéré l’importance de la manipulation, pour justifier son existence, sérieusement remise en question après mai 1981.

La DGSE ne fut mise au courant de l'affaire qu'en 1983 ou 1984; dans ce service certains, sans en rien savoir, n'ont voulu y voir qu'une opération de pénétration des soviétiques.

En tous cas, la DST a dévoilé une partie des agents soviétiques impliqués et a neutralisé le dispositif de recherche de l'URSS. Il en a été ainsi dans les autres pays d'Europe.

Quelle manœuvre d'intoxication, quel grand objectif supérieur auraient pu pousser l'URSS à sacrifier ainsi ses réseaux ? Les Etats-Unis: Mais c'est indéniablement le Président Reagan qui va utiliser au mieux cette affaire. Il ne va plus jouer aux échecs, mais impose une partie de poker.

Bien sûr des agents seront arrêtés. Mais il va comprendre que tout cela lui fournit l'information permettant d'asphyxier l'URSS, de la mettre KO debout en la lançant dans une course technologique à l'armement , qu'elle ne pourra pas suivre - ce sera la première version de la Guerre des étoiles, le grand bluff qui a réussi, allant jusqu'à fausser les essais d'interception de missiles pour affoler l'adversaire.

Ce sera toute une grande manip, réussie, tendant à lancer la recherche technologique soviétique sur de fausses pistes…Mais cela dépasse le cadre de notre étude.

Il y a eu des doutes aussi: le dossier Farewell contraignait les Américains à changer les codes de guidage de leurs missiles de croisière que les Soviétiques avaient percés à jour . Ce qui , bien sûr a pu être interprété comme l'un des objectifs de la "manipulation d'intoxication " qu'auraient pu mener les Soviétiques.

Que penser des nombreuses critiques de l'affaire, mettant en cause la main mise américaine, etc. Que penser des pages de Gilles Ménage consacrée à cette affaire? Des personnalités proches du pouvoir ont-elles pu réellement se couper ainsi des réalités et du bon sens.

Non, les Américains n'ont pas été impliqués dans la manipulation à Moscou; cela aurait été à l'encontre de la simplicité voulue dans celle-ci. Oui, ils ont fourni la technologie de l'appareil photo; oui, au début, ils étaient seuls à pouvoir développer; mais le problème a été vite réglé. Oui encore, une majorité de renseignements concernait les États-unis; on a vu comment la majorité des objectifs soviétiques étaient américains. A priori, non, ils n'ont pas manigancé cette intoxication en fournissant par un (faux?) colonel du KGB , à Moscou, de fausses informations, de faux documents portant la vraie signature de Brejnev à un amateur français.

Faut-il ajouter que c'est dès cette époque que les Soviétiques recrutaient au sein de la CIA et du FBI des agents efficaces qui ont entre autres permis l'arrestation et l'exécution d'une dizaine d'agents recrutés par les Américains à Moscou.

En URSS: Il est normal que les responsables du KGB aient voulu expliquer le succès de l'entreprise ou de la traîtrise de Vetrov par l'aide considérable apportée par les Américains à Moscou même; ils ne pouvaient comparer cela qu'aux gros dispositifs qu'ils mettaient en place par exemple à Paris pour couvrir des contacts importants et balader toutes les forces de la DST.

Il est normal qu'ils aient voulu salir sa mémoire. Il est quasi réglementaire qu'il ait été abattu d'une balle dans la tête; c'était la tradition et cela devait servir d'exemple aux éventuels candidats.

Mais on peut affirmer que Vetrov a amené la direction soviétique sur la voie de la perestroïka, à la chute du Mur de Berlin , à la fin de la guerre froide…

Il y a eu un effet Farewell, au sein même des services soviétiques et post soviétiques.

Cette affaire aurait eu un retentissement psychologique considérable sur les membres du KGB. Cela n'a bien sûr pas été un élément fondamental de la Perestroïka, mais elle a révélé le malaise profond et les contradictions qui ont provoqué l’implosion du système.

Cette affaire, et la façon dont Vetrov a fait face aux interrogatoires, a eu un effet corrosif sur la façade du KGB. Des officiers ont admiré en secret son courage et sa détermination à lutter contre le népotisme.

En 1988, le mécontentement a commencé à se manifester ouvertement, avec un premier incident lors de l’ouverture de la réunion qui devait élire le Bureau du 1er Directorat. Trois brillants officiers traitants ont contesté la présence sur l’estrade, à côté du général Bobkov, alors vice-président du service, d’un " pistonné ", ancien du directorat, où il n’avait jamais brillé ni par sa compétence, ni par son efficacité. Prise au dépourvu, la direction n’avait pu que battre en retraite.

La brèche ainsi ouverte n’a cessé de s’élargir tandis que le régime se délitait, pour aboutir l’année suivante à la signature, par plus de 200 officiers du KGB de Sverdlovsk, d’une lettre ouverte à leur direction. Alors, l'affaire Farewell a-t-elle été l'une des plus grandes affaires d'espionnage du XXe siècle, comme l'aurait affirmé le Président Reagan; a-t-elle été une grande manipulation, menée par les Soviétiques, les Américains ?

Un jour, on saura, et on s'étonnera de la simplicité de toute cette affaire très humaine: bon sens, patriotisme, amitié. Et il faudra rendre hommage à Vladimir Ippolitovitch Vetrov du rôle qu'il a accepté de jouer, quelques soient ses véritables motivations, et qui a contribué à l'évolution du monde.

(1) Sergeï Kostine: " Bonjour Farewell. La vérité sur la taupe française du KGB, Paris, Laffont, 1997 ", p. 104. (2) Le GKNT (Comité d’État pour la science et la technique), l’Académie des sciences et le Ministère du Commerce extérieur participent au recueil du renseignement et fournissent les couvertures

 

Autres liens sur l'Internet ( et extraits du film - fiction " L'affaire Farewell " diffusé dans les salles le 23/09/09 )

http://www.lesinfos.com/nouzille/2009/09/16/%C2%AB-l%E2%80%99affaire-farewell-%C2%BB-les-vrais-secrets-de-l%E2%80%99operation-d%E2%80%99espionnage-du-siecle/

http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2009/10/04/laffaire-farewell-les-rapports-est-ouest-des-annees-1980/

 
KOSTINE Sergueï et RAYNAUD Eric

ADIEU FAREWELL

Robert LAFFONT 2009

Vladimir Vetrov avait tout pour réussir. Brillant étudiant dans une école technique de pointe, grand sportif, père et mari modèle, il fait d'excellents débuts en tant qu'opérationnel du KGB. Quinze ans plus tard, il est au bout du rouleau : sa carrière au KGB est finie, sa famille brisée. Cependant, cet obscur lieutenant-colonel attendant sa retraite dans un dépotoir de la Direction des renseignements technologiques croit avoir trouvé un moyen de racheter sa vie apparemment ratée. Haïssant son service, écoeuré par le régime corrompu, Vetrov prend contact avec la DST et, en moins d'un an, livre à l'Ouest l'ensemble de l'espionnage scientifique et technique soviétique. Il ne se doute pas que sa trahison, pour les Russes, ou son action audacieuse, pour les Occidentaux, fera de lui un personnage historique. Arrivant à un moment crucial du face-à-face Est-Ouest, les informations fournies par Vetrov, devenu l'agent Farewell, contribueront à la chute du communisme dans son pays et le monde entier. L’histoire de Farewell, strictement documentaire, n'en est pas moins un roman où se mêlent grande politique et petits déboires de l'existence, espionnage et idéologie, courage et vilenie, amour et haine, calculs et folie, crimes et châtiment... Version revue et augmentée de Bonjour Farewell, ce livre a bénéficié d'un vaste complément d'enquête effectué en France, en Russie et aux États-Unis.

   
Préface

Bonjour Farewell a été publié en février 1997. Tous les médias français en ont parlé, le livre a été repris par la Sélection du Reader's Digest, il est cité, moins sans doute pour ses qualités qu'à cause de l'importance de l'affaire, dans tous les ouvrages sur l'espionnage pendant la guerre froide. Depuis sa parution, il a toujours été question d'en tirer un documentaire, voire un long-métrage de fiction; c'est désormais chose faite. C'était donc un ouvrage qui, sans être devenu un best-seller international, a eu une carrière assez heureuse.

Pourquoi a-t-il fallu y revenir? Pour moi, c'était justement à cause du long-métrage de fiction. D'abord, parce que le film du réalisateur Christian Carion, fortement romancé, exigeait une contrepartie fidèle à la vérité historique. Puis, parce que la sortie prévue du film allait fatalement provoquer un regain d'intérêt pour cette affaire.

Les Éditions Robert Laffont m'ont donc proposé de réimprimer Bonjour Farewell, épuisé, avec juste une petite nouvelle préface de l'auteur, comme celle-ci. Or, pour moi, il n'était pas question de publier de nouveau un texte écrit douze ans plus tôt alors que tant d'informations nouvelles étaient apparues depuis. Je savais ce qu'il fallait faire et à qui m'adresser.

C'est en 2002 qu'un jeune Français m'a contacté pour demander mon aide. Il s'appelait Éric Raynaud, et il n'avait d'autre ressource à son actif que d'avoir été fasciné, comme moi quelques années plus tôt, par cette histoire vraie où se mêlaient grande politique et petits déboires de l'existence, espionnage et idéologie, courage et vilenie, amour et haine, calculs et folie, crime et châtiment... Et, ce que j'admire plus que tout, l'histoire d'un individu qui se confond avec la marche de l'Histoire avec un H majuscule.

Éric résidait alors à Los Angeles et travaillait à un scénario de long-métrage de fiction sur1' Adieu Farewell l'affaire.

Pour lancer la production du film, il avait aussi besoin d'une option d'achat des droits audiovisuels de Bonjour Farewell. Son scénario deviendra finalement la base du film de Christian Carion, mais à l'époque, Éric n'avait aucun accord avec un studio, il ne pouvait y mettre que son argent personnel, c'est-à-dire pas beaucoup.

J'ai convaincu sans peine les éditions de donner une chance à ce garçon. Après quelques années d'efforts infructueux pour se rencontrer (Éric Raynaud était à Los Angeles quand j'allais à Paris, et se trouvait en France quand je passais en Californie), nous nous sommes enfin vus dans un restaurant parisien.

Éric m'a raconté ce qu'il avait réussi à dénicher jusque-là. D'emblée, je lui ai proposé d'écrire ensemble une nouvelle version du livre. J'ai aussitôt compris qu'Éric allait accomplir ce que je n'avais pas réussi à faire au moment de mon enquête. Car, prouvant le sérieux de ses intentions, il avait commencé par retrouver les protagonistes français de cette affaire qui avaient refusé de me rencontrer. Un Russe enquêtant sur un dossier d'espionnage paraît un peu louche.

Étant français, Éric opérait, lui, dans son propre pays. Puis, les années avaient passé : des officiers en service actif avaient pris leur retraite, un secret d'État se muait de plus en plus en un fait historique. Le volet français, que, faute d'informations à la source, j'étais parfois obligé de décrire tel qu'il apparaissait dans le miroir déformant de mes témoins russes, prenait forme, s'amplifiait, corrigeant les erreurs et les insuffisances du premier ouvrage.

Un livre écrit par deux auteurs risque de manquer de cohérence, d'unité de style et d'approche. J'espère que nous avons échappé à la plupart de ces écueils.

Éric Raynaud a fait preuve, dans les passages et les chapitres qu'il a écrits, d'une grande rigueur de chercheur, de ténacité ainsi que du souci d'objectivité et du sang-froid nécessaires à quiconque ose décortiquer la vie et la psychologie d'un individu. Ce texte est donc l'expression d'une opinion commune, qu'elle soit spontanée ou résultant de discussions animées, voire d'un compromis.

Était-ce prétentieux d'appeler ce nouvel ouvrage Adieu Farewell, comme s'il permettait de tirer un trait définitif sur cette affaire extraordinaire ? Appelons cela un défi.

Cour-sur-Loire, février 2009 Sergueï Kostine

 
Extraits

…… Dans la plupart de ces domaines, les services secrets soviétiques assistés par des organismes auxiliaires ont obtenu les informations nécessaires. L'acquisition, avec la documentation technique, des spécimens permettait aux techniciens et aux chercheurs soviétiques soit de lancer leur fabrication sur place, soit de perfectionner leurs propres produits, soit de renoncer aux études en cours.

Le pillage technologique pratiqué en Occident donnait à l'URSS la possibilité d'améliorer ses programmes en cours (à 66 %), de les accélérer (27 %), de lancer de nouveaux projets (5 %) ou d'annuler les recherches qui s'avéraient sans avenir (2 %).

Les économies de temps et d'argent réalisées grâce à l'espionnage scientifique et technique couvraient largement le financement de l'énorme réseau de recueil de renseignements.

Caspar Weinberger, secrétaire d'État à la Défense, a résumé la situation en termes clairs, nets et précis :« Les pays occidentaux subventionnent le renforcement de la puissance militaire soviétique. »

La production de Farewell met à nu la fragilité des sociétés occidentales et les insuffisances existant dans leur système de défense et de protection du secret. Ainsi le Pentagone a appris qu'il n'était pas le seul à connaître le système de défense antimissile du territoire américain, le Congrès, que ses documents budgétaires trahissaient énormément d'informations sensibles et la Maison-Blanche, que son système de sécurité électronique n'avait aucun secret pour le KGB. Les Américains savaient désormais qu'il était possible de se procurer des renseignements sur leur navette spatiale à Bombay ou que leurs photographies satellitaires volées étaient attentivement étudiées par les Soviétiques (qui, par exemple, avaient ainsi décelé des gisements de pétrole en Ethiopie).

Les Français ont découvert avec étonnement que c'est dans leur pays qu'avait été recueilli le maximum d'informations sur les armes chimiques et biologiques.

Les Allemands apprenaient que l'URSS savait tout sur leurs projets de développement de nouvelles technologies aéronautiques et missiles pour les années 1980-1990.

Les militaires de tous les États affiliés à l'OTAN n'ignoraient plus que les Soviétiques étaient capables d'immobiliser leurs chars en introduisant de la mousse de polyuréthane à polymérisation rapide dans leurs pots d'échappement. Et ainsi de suite.

Enfin, les documents fournis par Vetrov ouvrent les yeux de l'Occident sur la mise en oeuvre, en Union soviétique, d'importants programmes militaires.

Leur analyse révèle même l'existence de préparatifs analogues à l'IDS américaine. Ainsi la superfusée Energhiya, qui devait mettre en place les stations orbitales, s'avère être aussi une composante de la « guerre des étoiles ». Notamment, elle était destinée à d'autres armements spatiaux dont certains seraient manipulés du bord de la navette Bourane.

Ainsi beaucoup de projets de domestication de l'Espace étaient en réalité doublés de programmes militaires. C'est précisément sur ce dernier point qu'il convient d'apprécier le rôle que Vetrov a pu jouer dans la fin de la guerre froide. Et de mesurer, selon le camp dans lequel on se place, sa dimension de héros du monde libre ou de traître à son pays.

Comme nous l'avons vu plus haut (chapitre 28), l'administration Reagan s'était lancée dans une vaste offensive d'étranglement de l'économie soviétique dont le coup de grâce devait être porté par le projet Star Wars. Encore une fois, ce fut au départ une intuition de Reagan. Cette idée a priori saugrenue de bouclier spatial protégeant le territoire américain lui était venue lors d'une visite du NORAD en 1979. C'est dans cette base du Colorado que Reagan se fit exposer par le général Daniel Graham un projet appelé « High Frontier », qui peut aujourd'hui être considéré comme l'ancêtre de Star Wars.

Ce dispositif d'interception de missiles balistiques reposait sur la technologie laser et devait être mis en orbite par la navette spatiale.

On se souvient que Vetrov avait relaté à F. une réunion du KGB à laquelle il avait participé à Kaliningrad, où le projet de navette spatiale avait été évoqué avec la plus grande inquiétude par Brejnev lui-même.

Star Wars sera lancé en mars 1983 et développé au sein du NSC et du département de la Défense par l'amiral James Watkins et Robert Mac Farlane. Ce dernier le décrira plus tard comme « l'une des plus grandes arnaques de l'histoire». Suggérait-il qu'il s'agissait d'un bluff monumental dans la partie de poker économique que le président avait entamée avec l'URSS dès son arrivée à la Maison¬ Blanche? Rétrospectivement, on est tenté de le penser.

Le fait a pourtant été vérifié par beaucoup de témoins que Reagan considérait sincèrement ce dispositif défensif comme avant tout un moyen de protéger le peuple américain de l'Armageddon. Il n'en reste pas moins que l'IDS sera intégrée dans sa stratégie globale de mise sous pression «par tous moyens», Richard Allen dixit, de l'économie soviétique.

De ce point de vue, l'1DS était le projet auquel le président tenait le plus. Mac Farlane et Thomas Reed, un autre conseiller du département de la Défense, réuniront une équipe dédiée pour travailler sur ce sujet au sein d'un corps spécial, the President's Commission on Strategic Forces*.

Les années suivantes allaient démontrer son rôle primordial dans la fin de la guerre froide. En effet, l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en mars 1985 ouvrira une nouvelle période de détente. Les administrations américaine et soviétique entameront dans le cadre du sommet de Genève de 1985 une renégociation du traité ABM concernant les armements nucléai¬res balistiques.

C'est avec un grand soulagement que le monde salua le début des discussions entre les deux grandes puissances. Les négociations devaient consacrer la réduction des arsenaux nucléaires classiques, principalement les milliers de têtes nucléaires qui étaient pointées sur chacun des deux blocs.

Durant tous les rounds de négociations, les efforts des Soviétiques consisteront surtout à intégrer dans les accords les dispositifs placés en orbite spatiale comme l'IDS. Les Américains s'y refuseront dans un premier temps, arguant qu'ils ne s'agissait pas d'armements nucléaires, et que ces projets étaient strictement d'ordre défensif.

Puis ils entretiendront le flou, avant que Reagan, dans une conférence de presse le 7 septembre 1985, exclût lui-même l'IDS du cadre du traité. Or le président américain savait très bien, grâce à la production Farewell notamment, que la recherche technologique était précisément le point faible du régime soviétique.

Rappelons également que le lancement de Star Wars était concomitant aux opérations de sabotage systématique de l'industrie de pointe soviétique par les équipes de Gus Weiss.

Thomas Reed, qui a travaillé avec Mac Farlane sur l'IDS, reviendra dans ses Mémoires sur le rôle de l'affaire Farewell dans l'affaiblissement significatif de l'appareil militaro-industriel soviétique à ce moment crucial : «En 1984 et 1985, les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN ont entièrement désactivé la ligne X en Amérique et dans le monde, détruisant l'espionnage technologique du KGB au moment où Moscou était pris en sandwich entre une économie vacillante, et un président américain résolu à en terminer avec la guerre froide.

Leur faillite économique finale, sans aucune effusion de sang ni conflit nucléaire, est ce qui mit fin à la guerre froide. »

Reed prend même le soin d'en laisser tout le crédit au président Reagan, précisant que beaucoup dans son entourage ignoraient ce qu'il savait concernant la vulnérabilité soviétique :«Reagan a joué sa carte maîtresse : IDS/Star Wars. Il était conscient que les Soviétiques ne pouvaient rivaliser avec lui dans ce domaine, parce qu'il savait que leur industrie électronique avait été préalablement truffée de virus, de chevaux de Troie ou autres microbes informatiques par ses services de renseignements. »

La connaissance de ces événements, encore totalement secrets il y a peu, met incontestablement en perspective le rôle clé de Vladimir Vetrov en tant qu'accélérateur de l'histoire. On ne peut qu'être frappé par les éléments de coïncidence qui ont précipité la chute de l'Union soviétique.

Vetrov aurait-il eu un tel impact s'il avait choisi de trahir quelques années plus tôt, en période de détente, et non le mois même de l'élection d'un nouveau président américain résolu à en finir avec la guerre froide?

À cet égard, la fin du bloc soviétique semble comme avoir été écrite par une main invisible. Nombreux considéreront que cette affaire n'est qu'un aspect de la fin de la guerre froide. Ils auront sans doute raison.

« Reagan lui¬-même ne se considérait pas comme le vainqueur de la guerre froide, précise Richard Allen. Il pensait que cela venait d'une corrélation de facteurs extrêmement divers qui incluait la résistance des peuples des pays de l'Est, et surtout, la corruption fondamentale du système communiste. »

Très certainement, la corruption dont Vetrov entendait se venger en se donnant à la DST était moins fondamentale et bien plus concrète que celle dont parlait Reagan. Sa revanche visait surtout le KGB, mais force est d'admettre qu'il s'y engagea avec une détermination et une passion tellement destructrices qu'elles firent vaciller l'édifice tout entier. Parmi les protagonistes américains ayant élaboré la stratégie de « mise à terre» de l'Union soviétique, beaucoup ont eu accès à la production Farewell. Mais très peu ont entendu parler de Vladimir Vetrov, car la plupart ignoraient totalement ne serait-ce que la provenance française des documents. Il est donc difficile de mesurer précisément l'impact de l'affaire Farewell sur la fin de la guerre froide.

Il est néanmoins possible de procéder par déduction, ou par indice : comme nous l'avons vu plus haut, c'est la directive NSDD 75 du NSC qui servit de feuille de route à la stratégie d'étranglement économique de l'URSS. C'est Reagan lui-même qui en a lancé le principe dès son arrivée à la Maison-Blanche en janvier 1981. Parmi les membres du NSC ayant les premiers planché sur la question figuraient, sous la houlette de Richard Allen : Richard Pipes, Norman Bailey, et l'incontournable Gus Weiss.

Ainsi, le « M. Farewell » de l'administration américaine a été associé de près à l'élaboration d'un plan ayant abouti à la fin de la guerre froide. Voilà qui peut donner de façon plus précise une idée du poids historique sans précédent de cette affaire d'espionnage.

L'exécution de traîtres - dont Vetrov - a toujours l'air d'un assassinat politique ou idéologique. Sous les Soviets, c'était la meilleure façon de témoigner mépris et rejet à des individus qui ont osé préférer d'autres valeurs que celles inculquées par l'État.

C'était aussi un moyen de dissuader les autres de s'engager dans cette voie tortueuse. Une société plus pragmatique ne se serait jamais permis de faire tant de gâchis.

Ainsi, un des nouveaux responsables du SVR, héritier du PGU désormais indépendant, estime qu'en temps de paix, plus qu'un crime, c'est une faute professionnelle de tuer les espions.

Tous les ans, on apprend des faits que seules de rares personnes sont en état d'éclairer. L'arrestation d'un agent secret à l'étranger, le décryptage d'une dépêche chiffrée, le témoignage d'un homme qui se décide à parler apportent des éléments nouveaux qu'il n'est souvent possible de vérifier que grâce à ces grandes taupes.

Faute de les avoir sous la main dans une prison, des renseignements qui pourraient s'avérer sans prix risquent de rester à jamais inutilisables. Probablement, s'il avait pu rester en vie quelques années de plus, Vetrov aurait finalement été gracié, comme tant d'autres de ses confrères.

Alors, traître ou héros ? La réponse à cette question ne pourra que varier selon le point de vue français ou russe. Traître et meurtrier dépourvu de sens moral d'un côté, héros de la liberté de l'autre, même près de trente ans après les faits, il semble a priori difficile de réconcilier les deux visions.

PF., qui sera sorti du silence en grande partie pour réhabiliter son ami, s'y essaie à sa façon :« C'est vrai que c'est un traître, mais pour moi, en fait, c'est un patriote. Un traître aurait débiné son pays, et il l'aurait quitté. Là, c'était un type avec sa datcha, ses amis, sa terre russe. C'est au KGB qu'il en voulait.

Oui, c'était un patriote qui voulait protéger son pays, la population de son pays contre des malfaisants. Est-ce qu'on a accusé von Stauffenberg(*) d'être un traître ? » ….

En contemplant une dernière fois la trajectoire de Vladimir Vetrov, on songe au célèbre mot de Madame de Staël :«Les Russes n'atteignent jamais leur objectif, parce qu'ils le dépassent. » Farewell, dans sa démesure toute russe, aura sans conteste dépassé le sien, puisque le KGB sera démembré en 1991.

(*) Klaus von Stauffenberg, colonel de la Wehrmacht, une des chevilles ouvrières de l'attentat manqué contre Adolf Hitler d'août 1944.

 

 

 

 
Haut de page
 

 

Tous droits réservés Enregistrer pour lecture hors connexion

Lire l'Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle. - Code non exclusif des autres Droits et dispositions légales....

L'Article L122-5 créé par Loi 92-597 1992-07-01 annexe JORF 3 juillet 1992 autorise, lorsque l'oeuvre a été divulguée, les copies ou reproductions sous certaines conditions. ...,

Pour récapitulatif tous ouvagres présentés, voir également la page Liste par Auteur(s)